Lettre à mon cache-nez, par Spensherly Claude

Aujourd’hui, l’utilisation des masques est devenue virale dans tous les recoins du globe terrestre, au point que ceux et celles qui s’abstiennent de son utilisation sont risqués de se faire punir soit par la pandémie du nouveau Coronavirus elle même (en devenant infectés), soit par l’État du pays auquel ils se trouvent (des bâtons et/ou amendes). Au côté de ce fléau mondial, d’autres virus plus vénéneux et dévastateurs que la COVID-19 émergent parallèlement à pas géants ; pas uniquement dans cette période de crise sanitaire mondiale, mais longtemps déjà. Qui pis est, ils persisteront peut être demain si aucune intervention n’est faite. C’est dans ce souci que Spensherly Claude, politologue de formation, profite de l’occasion pour demander de manière allégorique aux « chers petits cache-nez » du monde entier de protéger et de préserver de ces « virus » la vie et le bien être des populations d’ici et d’ailleurs.

Lisez l’intégralité de la lettre

Cher cache-nez,

Cette missive n’est pas comme toutes celles que l’on écrive pour exprimer ses sentiments ou encore pour partager ses émotions. Bien au contraire, cela me peine de t’écrire puisque les données ont changé. 1536 « sorte de masque », il s’agissait d’un masque de velours que portaient les femmes et qui leur couvrait le visage jusquà la bouche. Tu fus utilisé pour préserver les gens du froid. Dailleurs, au sein même de la définition de ton appellation, ton rôle y figure : morceau de tissu dont on sentoure le cou et au besoin le bas du visage afin de se préserver du froid. Au fil du temps, tout a changé. Aujourdhui, tu fais la une des journaux. Tu fais parti intégrante de notre quotidien en timmisçant dans notre vie. Dans un premier temps, tu accrois la richesse de certains, et dans un second, dautres font de toi un gadget de la mode. Est-ce que tu savais que le fashion mode te réclame ? Je vois des gens choisir la couleur qui leur plait, ayant rapport soit à un goût personnel ou à une bande dans laquelle ils en font parti, soit à une marque, soit au drapeau de leur pays ou d’une secte dans laquelle ils sont membres. La reine Elisabeth marie toujours la couleur de son cache-nez à celle de la robe quelle porte. J’ai vu un rastafari se munir d’un cache-nez avec le mouchoir mettant au devant de la scène son idéologie. Avec le Covid-19, tu es plus quà la mode. Bref ! Passons à autre chose puisque je ne compte pas te faire poiroter pour savoir ce qui me tourmente l’esprit.

Découlant des mots « nez » et de la forme verbale « cache » du verbe cacher qui signifie couvrir, dissimuler… on pourrait présumer que tu as le pouvoir de cacher bien plus que ce que lon pense. Il se pourrait que tu ne caches pas uniquement le nez des gens pour éviter qu’ils soient contaminés par le Coronavirus. Chez nous, en Haïti, il faudrait que tu t’agrandisses un peu afin de nous garder sain et sauf contre bien d’autres virus encore plus violents et meurtriers. Les virus de la faim, du chômage, de l’insécurité, de l’abus sous différentes formes, quil soit sexuel, intellectuel, de confiance, de faiblesse, de position dominante, de biens sociaux ou autres, nous tuent il y a de cela plus dune centaine d’années. Certains d’entre eux se font à petit feu, et d’autres avec beaucoup plus de brusquerie.

Si et seulement si tu savais combien tu es important, combien tu pourrais nous être utile et nous sauver de fléaux plus cruels que celui auquel nous sommes confrontés. Les virus se trouvent dans nos familles, nos quartiers, nos institutions, notre gouvernement, et même en nous, dans nos relations avec nos amis et nos voisins. Je moctroie le droit dêtre arrogante puisquà maintes reprises, les faits qui se trouvent sous mes yeux me l’imposent.

Mon cache-nez, tu vas devoir te multiplier comme les pains et les petits poisons du jeune garçon dans la bible. Certes, ni toi, ni moi ne sommes Jésus, mais le devoir nous impose de faire un miracle pour ceux qui sont dans le besoin, et à vrai dire, nous le sommes tous. Il y a des femmes qui sont violées par leurs maris, leurs copains, de simples inconnus et même par dautres femmes ; des hommes violés par dautres hommes, par des femmes ; des enfants, filles et garçons violés par des beaux-parents prétendant vouloir prendre soin deux. Oh mon cache-nez, caches-les de ces violeurs, violeuses, de ces pédophiles… Cache les jeunes des quartiers populaires des dirigeants qui leur fournissent des armes afin de semer la terreur. Ils n’ont pas toujours été méchants, mais avec ces armes qu’ils détiennent, ils deviennent sans cur et sans pitié, voire sans foi ni loi. Cache ces enfants et adultes de la faim. Ces enfants portent toutes sortes de noms : clochards, va-nu-pieds, mendiants, kokorat, meurt-de-faim, gueux, charclo, mais le nom que nous connaissons tous et qui est le plus courant chez nous est celui de kokorat. Ils sont nombreux dans notre pays, notamment dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, région de contraste où la richesse dune petite minorité côtoie la pauvreté de la majorité de la population. Si tu savais combien il est difficile de trouver le pain quotidien dans ce pays. Quand on trouve de quoi se mettre sous la dent aujourdhui, on se demande déjà si demain on pourra en faire autant.

Peut-être que tu te dis déjà que je te demande trop, mais à qui m’adresser si ce n’est qu’à toi ? Savais-tu que notre système éducatif patouille dans une chierie ? Certaines de nos écoles congréganistes se vantent doffrir la meilleure éducation, ce qui nest pas toujours faux mais à quel prix ? Et ce sont elles qui produisent la plupart de nos dirigeants corrompus et antipatriotes. Le prix exorbitant quil fixe nous prouve d’une manière évidente et avec conviction que nous ne sommes pas tous en droit de fréquenter leurs locaux. Outre ces écoles congréganistes, il nous reste les écoles publiques notamment les lycées et les autres collèges. Nos lycées et collèges ne sont pas tous bien équipés, nos écoles nationales non plus. Avec une éducation de moindre qualité, ces établissements ne font que reproduire les inégalités sociales. Nos professeurs ne sont pas bien rémunérés. Non seulement leurs salaires sont modiques mais aussi, ils reçoivent leur paiement très tard le mois. Le pire est à venir mon petit cache-nez, le nombre d’enseignants qui travaillent comme bénévoles est faramineux. Ce nest guère volontaire, hélas! Mon cache-nez, je te prie de couvrir ces enfants qui rêvent davoir une éducation de bonne qualité et qui malheureusement nont pas les moyens nécessaires. Je nai nullement l’intention doublier nos universités, qu’elles soient publiques ou privées, mais je te jure que tu vas devoir multiplier tes efforts pour nous aider à dissimuler nos problèmes car, ils sont abondants et mastodontesques.

Je comprends que ma lettre est longue, mais je dois te dire que les mots coulent à flot et je ne sauras m’en retenir. Tu connais l’UEH mon doux petit cache-nez ? Il s’agit de l’Université d’État d’Haïti. Les étudiants sont épuisés à force de manifester et de porter leurs revendications au rectorat et devant la formation sociétale haïtienne. Ils revendiquent de bons professeurs, une cafeteria universitaire, un campus, des locaux bien structurés, des bibliothèques, des stages, des nominations dans l’administration publique et leur embauchement par le secteur privé suite à leur apprentissage pour ne citer que cela. Mais aucune réponse positive leur est accordée. Au contraire, on leur demande d’avoir leurs expériences de travail dès leurs premières demandes d’emplois. Faute de quoi, arrestations, jets de gaz lacrymogène et coups de bâton de la part des policiers qui, eux, obtiennent satisfaction de leurs revendications armes à la main. Je sais que tu te dis que tu ne vois guère là ou tu pourrais nous aider, toutefois tu as un grand rôle à jouer en nous cachant de la méchanceté de ceux qui ne veulent en rien nous donner ce qui nous revient de droit, en nous protégeant contre ces mafieux qui veulent approprier l’UEH pour leurs biens privés.

Mon ami cache-nez, noublie pas nos jeunes qui fréquentent certaines universités privées qui ne sont que des écoles « Borlette » avancées pour la plupart. Cache les yeux, le nez et la bouche de ces profiteurs dans le milieu universitaire qui se faufilent sous le drapeau de l’engouement de la jeunesse haïtienne pour apprendre un métier et être utile à la société. Ne te lasse pas de lire ma lettre mon petit cache-nez, la demande à venir est encore plus sensible et plus importante.

Tu connais cette assemblée d’aliénés qui se laisse diriger par des magouilleurs et des profiteurs ? Certains dentre eux se font appeler prophètes. Et oui, je te parle de l’Église et de ses faux pasteurs. Ils font fortune avec l’argent de leurs fidèles, et quand je te dis fidèle, ils en ont. Ils leur obéissent au comme des pauvres naïfs. Ils sont zombifiés et envoutés par ces vendeurs de rêves. Je me demande ce qui nous arrive. Et cette assemblée de crétins nous réduit à la pauvreté d’esprit, ce qui nous pétrifie encore plus vu que nous étions déjà pauvres dans nos poches. Je ten prie, cache-nous de ces malfaiteurs viraux qui nous présentent un Dieu pauvre en nous exposant leur théorie de paradis et de vie éternelle sans souffrance après une vie misérable sur la terre. Cache-nous de ces menteurs qui nous font croire que le bonheur est quelque part dans les cieux et non sur la terre. Cache-nous de ces mensongers qui nous induisent en erreur et qui nous incite à dormichonner dans la crasse. Dissimule nos oreilles de leurs prédications parfois sans fond ni forme. Avant de te laisser, je compte te demander une dernière faveur, veux-tu ?

En effet, le crime du péculat est notre fléau le plus viral. Cest ce virus qui nous tue le plus. Nos dirigeants et fonctionnaires ne cessent de détourner les deniers publics à leurs propres comptes. Ils sont pour la plupart sans scrupule, sans vergogne et sans dignité. Je ne vais pas te les pointer du doigt, mais je pense que tu dois les reconnaitre rien quen les voyant. La fourberie plane dans leurs regards. Même avec des costumes chérants, ils paraissent mal fagotés. Ils ne sexpriment pas bien ni en créole haïtien, notre langue maternelle, ni en français, voire en anglais. Je sais que ça te parait plaisant mais hélas, cest plus que vrai. Ils cocoratisent notre pays, nos institutions, notre histoire, notre drapeau et hypothèquent notre avenir. Cache l’argent de notre trésor public de leurs yeux, et de leurs femmes et enfants devenus millionnaires une fois que leurs maris ou papas accèdent au pouvoir. Cache-nous de leur combine, de leur méchanceté, de leur idiotie. Cache-nous des projets de malfaisance auxquels ils s’apprêtent à mener au détriment de notre pays. Cache-nous de toute initiative négative quils projettent de tendre sur notre territoire. Malheureusement, ils n’ont même pas la diligence de t’utiliser pour cacher leurs bêtises ni leur arrogance mais abusent de toi quand l’avantage est la leur.

Je sais qu’ils t’utilisent pour cacher nos yeux de leurs manigances. Ils abusent de toi pour nous voiler la noirceur de leurs curs, leurs mensonges, quand ils nous prennent pour des idiots, quand ils nous volent nos terres et nos deniers publics. Ils nous passent sous silence quand ce sont leurs proches qui sont mêlés dans les scandales de corruption et cherchent des boucs-émissaires parmi nos compatriotes pour faire de la diversion. Ils nous font taire en nous levant les uns contre les autres, en dressant leurs fans contre les opposants. Je m’abstiens de te parler de nos médias car la corruption et la méfiance qui’ls dégagent me l’en empêchent.

As-tu remarqué mon silence sur le problème de l’électricité, la justice, notre force armée ? C’est bien voulu car, ces dossiers sont beaucoup plus fragiles qu’ils n’y paraissent et t’incomber une telle responsabilité serait méchant de ma part. Mon cache-nez, par mes écrits et par ma voix, je te prie de renverser le vase. Ne te laisse plus utiliser par ces méchants qui ne connaissent ni la bonté ni la beauté de la vie d’autrui. Avec la COVID-19, tu occupes une place énorme dans notre vie à un tel niveau que sans toi, plein de gens sont passibles d’obtention d’amende ou de prisons dans certains pays et certaines villes. Je sais quaprès la pandémie, tu seras jetée aux oubliettes. Cependant, chez nous, ta présence sera réclamée pour bien dautres raisons puisque tous nos virus ne seront pas encore disparus.

Mon cache-nez, je suis peut-être trop exigeante, mais je n’ai guère le choix. Par-dessus tout, n’oublie surtout pas de nous cacher de nous-mêmes puisque l’homme est un virus pour l’homme.

Reçois mes salutations d’une part et mes remerciements à l’avance d’autre part.

Back to top button
Close
Close

Adblock Detected

Please consider supporting us by disabling your ad blocker