L’Haïtien ne se tait que devant Dieu et l’Argent

Vous oubliez souvent que moins de cinq siècles de cela, les Anglais étaient un peuple sous-développé, sans influence économique et politique ; la Norvège, un territoire arriéré ; la classe paysanne française crevait de faim ; les Italiens s’endormaient à l’ombre de la paresse ; les Moscovites, un peuple misérable. Ces peuples sont parvenus au plus haut niveau du développement à la faveur de la domination imposée au reste du monde par le savoir et la manipulation de Dieu. Ce qui leur a facilité ou assuré la richesse et le pouvoir. Ces quelques lignes visent à vous offrir, chers lecteurs, sous une forme succincte, le processus qui devra conduire l’Haïtien vers la voie du développement. Car se taire uniquement devant Dieu et l’argent ne suffit pas.

C’est le degré de développement d’un peuple qui détermine sa place dans l’histoire. Sa supériorité n’est pas dans sa couleur. Celle-ci n’est autre que le résultat de la migration, d’un changement de climat. Pour dire, tous les hommes sont de même race (Görög,1968). L’Afrique est le berceau de l’humanité (Mortelmans, 1961). Croire à l’idée qu’il existe une race supérieure et d’autres inférieures, ce serait faire preuve de naïveté grotesque ou un rêve d’ignorance. Les inégalités entre les peuples sont de réelles inégalités humaines, elles ne tiennent pas à une infériorité héréditaire génétiquement fatale (Congar, 1953).

L’Européen, rusé comme lui seul, très tôt découvrit comment dominer le monde. Très tôt il sut que les hommes ne se taisent que devant le Savoir, Dieu et l’Argent (Laferrière, 2009). Alors il colonisa le reste du monde sur la base de la supériorité de sa couleur et de son savoir à travers des théories inventées de toutes pièces. C’est-à-dire, Dieu est blanc par conséquent l’homme non blanc est appelé à servir l’homme blanc, et le savoir est occidental, l’Occident est le centre du monde. Le mobile derrière tout ça, l’économie, la richesse. Force est de préciser que les autres peuples n’ont pas arpenté la voie du pillage, de la destruction quand ils en avaient eu la chance.

Ce fut donc sous le dogme de l’infériorité congénitale que l’Europe pilla le reste du monde et qu’Arthur de Gobineau (1853) essaya de justifier le partage de l’Afrique entre les empires occidentaux dans »De l’inégalité des races humaines ». Quant à Emmanuel Kant (1784), pour masquer les crimes abominables de l’Occident contre l’Afrique et expliquer le retard de cette dernière, il soutient que ce sont la paresse et la lâcheté les principales causes de l’état d’immaturité d’une grande partie de l’humanité. Thèses racistes réfutées par Anténor Firmin (1885) en arguant que l’inégalité des races humaines ne repose que sur l’idée de l’exploitation de l’homme par l’homme. Conclut-il : « Le principal mobile de toutes les colonisations : c’est le besoin que les grandes nations industrielles éprouvent d’étendre sans cesse leur rayon d’activité et d’augmenter leurs débouchées. Économistes, philosophes et anthropologues, deviennent ainsi des ouvriers du mensonge qui outragent la science et la nature, en les réduisant au service d’un propagande détestable ».

Plus haut nous avons parlé de chance. Oui la chance historique existe. Ce que le temps conditionne, le temps peut aussi le changer. Il n’y a pas si longtemps que les peuples les plus orgueilleux d’Europe étaient plongés dans la Barbarie (UNESCO,1953). Aujourd’hui ils font partie des plus belles civilisations. Les Arabes ont été les maîtres de l’Occident et les Égyptiens les maîtres de la Grèce. Aujourd’hui c’est le contraire. Les géants du passé sont devenus les oubliés du présent, et les oubliés du passé les géants du présent. Les Chinois ont eu sur l’Europe une avance de plusieurs siècles avant de se figer dans un immobilisme retardataire pour ensuite la rattraper après le passage du Grand Timonier Mao Tsé Toung. Apparemment, l’avenir appartient aux peuples en marge de l’histoire. Mais ces peuples doivent consentir d’énormes sacrifices.

En Haïti qui détient et manipule Dieu ? Ce sont les pasteurs. Étant donné que le monde a évolué, et dans ce pays les gens ne rêvent pas, le chef Chrétien ne peut plus se couvrir d’or à partir des conquêtes. Alors ils s’organisent à l’intérieur des églises pour s’enrichir en dépouillant les pauvres fidèles de même ce qu’ils n’en ont pas aux bienfaits des offrandes. Le Pasteur et sa famille roulent sur l’or pendant que les fidèles peinent à trouver de quoi se nourrir. Les enfants du Pasteur fréquentent les plus grandes universités du pays pendant que les enfants des fidèles reçoivent une éducation au rabais dans des écoles borlette. Les fidèles contribuent à l’achat de terrains pour la construction des églises mais à la fin c’est la famille du pasteur le grand bénéficiaire. Le pasteur et sa famille s’organisent pour qu’ils soient heureux sur terre cependant promettent aux fidèles le bonheur au paradis.

Qu’en est-il de la relation développée par l’Haïtien avec l’argent ? À l’heure actuelle c’est du « money talk ». Pour conquérir le cœur de la grande majorité des familles haïtiennes, plus besoin de meubler son cerveau, de soigner son look, il suffit d’avoir quelques billets verts et tout est réglé. Comme l’a si bien dit Léo Ferré (1970) : « Avec le temps, tout s’en va ». Si l’on peut arroser la famille de quelques piastres, l’on devient indubitablement le « big boss » attirant toutes les bonnes grâces. Vous, grand intellectuel, est relégué au second plan et réduit à un moins que rien pour n’avoir pas la possibilité de donner à manger matin, midi et soir. Alors que le type d’à côté, malgré son cerveau déglingué, sa rolex et son chalet prouvent qu’il n’a nullement raté sa vie. Voyez-vous le pouvoir de l’argent ? Malgré qu’il est laid, il peut s’acheter la plus belle femme du monde, car sa laideur quoique rebutante est embellie par l’argent. Quoiqu’il soit estropié, l’argent lui procure des milliers de pattes. Du coup il peut cheminer dans plusieurs directions simultanément. Il manquait d’esprit, mais l’argent étant l’esprit réel de toute chose l’a couvert d’esprit. Grâce à l’argent il peut s’acheter des gens d’esprit. Grâce aux liasses de billets, ce petit crétin diplômé à la faculté du crétinisme est capable d’obtenir tout ce dont un cœur humain désire. D’où, l’argent transforme toutes ses impuissances en puissance, son ignorance en connaissance. Il l’unit à la vie humaine et lui donne accès à toutes les classes sociales. Il lui permet de taper les plus belles nanas malgré sa laideur rivalisant Quasimodo. L’argent est puissance, pouvoir, connaissance et beauté.

Et pourquoi le savoir est-il banni dans cette société ? Si dans toutes les grandes sociétés le savoir est un moyen pour parvenir à la richesse, en Haïti l’Elite s’est organisée pour qu’il ne puisse permettre aux gens éduqués de se reproduire, flirter avec le luxe, apporter à manger, payer le loyer, assurer les frais scolaires des enfants, protéger la famille contre les soubresauts de la vie, s’ils ne se prostituent. Ce faisant, n’importe qui, sitôt avoir de la tune, malgré sa dignité de ver de terre, sa personnalité ignoble, peut se déclarer Dieu. De même que le poisson pourrit toujours par la tête, toute société se détruit par le sommet. L’Elite haïtienne est allergique au savoir, sinon elle aurait construit des écoles haïtiennes avec des pensées haïtiennes. Combien de programmes de master et de doctorat sont offerts en Haïti ? On peut les compter sur les doigts de la main.
Le pays que nous avons, au point de vue intellectuel, politique et commercial, il est une colonie française, états-unienne et dominicaine. Quel savoir ? Un savoir très ancien. Quelle démocratie ? Une démocratie au rabais. Quelle économie ? Une économie de rente. L’Haïtien a perdu depuis des lustres le sens du « penser par soi-même ».

Quelle réponse à la fameuse question de Lénine dans le contexte haïtien, c’est-à-dire amener l’Haïtien à se taire devant le savoir ? Il faudra une reconstruction de l’être haïtien. Laquelle devra indubitablement passer d’abord par une révolution politique, ensuite une révolution économique, enfin une révolution culturelle. Dans le cas contraire, la jeunesse haïtienne, affamée de professions et d’opportunités, continuera à être frappée par l’appétit de l’immédiateté qui corrompt son esprit saint ; le paysan haïtien à migrer dans les bidonvilles en quête illusoire d’une vie meilleure ; le politicien de la politique à la politruc (politiciens véreux avides de fonctions rémunératrices) ; l’intellectuel à se prostituer pour parer la faim ; le bourgeois à s’enrichir en exploitant allègrement la force de travail de l’ouvrier et en se foutant de la situation chaotique qui règne dans le pays. L’urgence de l’heure c’est de chercher des HOMMES d’ État.

Back to top button

Adblock Detected

Please consider supporting us by disabling your ad blocker