L’Art d’être opposant à un pouvoir hier et son partisan aujourd’hui

Le problème que nous essayons de traiter dans cet article est celui de l’idéologie politique en Haïti. À savoir l’art du politicien, de l’intellectuel haïtien à être opposant farouche à un pouvoir un jour et son partisan zélé un autre jour. Or en termes d’idées, de vision du monde, ils sont aux antipodes. Sans exagération, c’est le problème fondamental du pays. Il ne peut y avoir de développement sans conscience idéologique, sans philosophie politique. L’idéologie parfait les politiques publiques. Elle est la boussole qui assure la cohérence tant dans les paroles que dans les actes. Par conséquent, il importe de l’examiner minutieusement en Haïti.

Le ciel de la politique haïtienne est obcurci par les nuages de l’embrouille idéologique. Qui est à droite, qui est à gauche ? Personne ne sait en réalité. Lors des campagnes électorales ce sont les médias qui font un effort de labellisation des candidats à partir de leurs discours farfelus, leurs propositions politiques insensées. Ce n’est qu’une vaine tentative d’occidentalisation de la pratique politique haïtienne. L’Haïtien n’a pas la  »culture de parti » (elle sculpte la vision de l’homme de la vie) et la majorité des politiciens haïtiens ne sont qu’en quête de fonctions rémunératrices. D’ailleurs la pertinence sociale, économique, politique et culturelle de ces étiquettes gauche/droite n’ont accusé d’aucun effet depuis leur intégration dans le champ politique haïtien, certains politiciens se disent de gauche alors que toutes leurs actions s’inscrivent dans des perspectives de droite et vice-versa. Ce qui vide les courants idéologiques de leur essence et quintessence et qui aboutit généralement à la démagogie politique.

Comment se définit la notion d’idéologie ? Guy Rocher (1975) le conçoit comme un système d’idées et de jugements, explicite et généralement organisé, qui sert à décrire, expliquer, interpréter ou justifier la situation d’un groupe ou d’une collectivité et qui, s’inspirant largement de valeurs, propose une orientation précise à l’action historique de ce groupe où de cette collectivité. Elle a, selon Karl Marx (1846), un lien étroit avec l’existence sociale des hommes. Eut-il à hypothétiser : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience ». Dans cette logique, la praxis sociale ferait de l’ouvrier un homme de gauche et le bourgeois de droite. Lénine (1902) va dans une certaine mesure à l’encontre de cette maxime marxiste en soutenant que l’idéologie révolutionnaire peut provenir des intellectuels bourgeois devenus des révolutionnaires professionnels. Pour preuve, les plus grands révolutionnaires du 20 ème siècle sont d’origine bourgeoise.

À notre très modeste façon, essayons de proposer notre compréhension de la gauche, la droite et le centre à partir des lectures faites. Elles ont pris naissance en 1789 quand il fallait aux députés français d’aborder la question du veto royal. En fonction de leurs affinités ils se sont positionnés (Stengers, 2004).Ceux qui soutenaient le veto se sont placés à droite du Président de l’Assemblée, les contres à gauche et les indécis au centre. Et sans même s’en rendre compte, les Français venaient d’insuffler un nouvel air à la politique, sa modernisation. D’où la gauche fait référence à un Etat interventionniste, aux progressistes, c’est-à-dire ceux (socialistes, communistes, anarchistes) qui veulent changer le sort des opprimés par la justice, la solidarité et l’égalité. Tandis que la droite regroupe les conservateurs, les libéraux, les capitalistes protégeant les libertés individuelles, prônant une économie de marché, ce qui limite l’intervention de l’État.

Comment se manifeste la question idéologique en Haïti ? Il n’est un secret pour personne que l’Etat haïtien, de par son origine historique, est un instrument d’oppression aux mains de la bourgeoisie, aujourd’hui de la communauté internationale. Dans un pays où la  »culture de parti » est inexistante, peu importe le candidat qui arrive au timon des affaires, elle ne fait que figure de marionnette et n’a d’autre choix que de s’entourer de conseillers, ministres, directeurs généraux de tout acabit. Ceux qui avaient piteusement échoué dans les élections frauduleuses se constituent en opposition radicale/modérée pour dénoncer l’effondrement de la nation mais la plupart n’aura aucune gêne à se faire ministre sous les débris de cet effondrement qu’ils dénonçaient rageusement. Intellectuels, politiciens, hommes de micro, hommes d’église, voulant séduire le peuple dans sa crasse se déclareront socialistes, sociaux- démocrates en ignorant tout du socialisme, de la social-démocratie.

Dès lors affichent une de ces deux attitudes selon les circonstances. Précisons que nous nous inspirons des pensées de Karl Marx (1845) dans  »l’idéologie allemande » pour aborder la question. Aux abords du pouvoir le politicien haïtien secoue les masses, fait tout pour le réveiller de sa torpeur. Là nous faisons référence aux grandes mobilisations populaires, grèves, sit-ins s’inscrivant dans une dynamique de renversement du président ou le porter à la démission…Quant à l’intellectuel, il critique les moindres bêtises du gouvernement, les tares de la société. Une fois au pouvoir ou un de ses amis y arrive, il endort le peuple en lui prêchant un discours sentimental et verbeux qui ne saurait rien changer à l’exploitation dont ce peuple est victime et lui procurer les libertés qu’on lui refuse. L’intellectuel répète les mêmes bêtises dont il a été le véritable dénonciateur. L’homme aux abords du pouvoir n’est vraiment pas l’homme au pouvoir (Marcelin, 1901).

Pour illustrer nos propos, abordons le cas de l’intellectuel Claude Joseph qui dénonçait le pouvoir Tèt Kale en 2016 dans les colonnes du journal en ligne Rezo Nòdwès et qui aujourd’hui, le cul dans la boue, le sert tête baissée. Le titre de son texte : « Les Tèt Kale veulent le beurre et l’argent du beurre ! » Eut-il à brailler : « Après avoir, comme des vautours inassouvis, desséchés les finances publiques du pays, maintenant apeurés d’une reddition de comptes, au lieu de se filer doux, vous préférez ajouter l’insulte à l’injure comme si la société haïtienne était une paroisse avec des sujets ne devant qu’obéir à vos ordres injustes et incestueux…Il vous faut rendre des comptes messieurs ». Oui, Alexis Abdias, le ministre Claude Joseph est l’exemple parfait d’un intellectuel sans conviction (voir Tripfoumi, 2020). Sa plume, aujourd’hui le beurre en constitue l’encre. Pour un rien, il a trafiqué ses pensées, sa position idéologique s’il en avait.

Comment pouvons-nous oublier cet Avocat, dont nous n’osons même pas citer le nom afin de ne pas le réveiller dans le trou de l’indignité, qui se comportait en défenseur des plus pauvres, opposant farouche et qui s’amusait à vilipender la famille Martelly entre 2011 et 2016. Il l’avait accusée de tous les maux du monde ; avait même porté plaintes pour détournement de fonds publics, association de malfaiteurs, usurpation de titre (Alterpresse, 2013). Grand pourfendeur du pouvoir PHTK à l’époque, il le considérait comme le plus corrompu de l’histoire d’Haïti. Eut-il à déclarer :« Le pouvoir PHTK considère la République comme une chose privée, un jouet et un instrument de plaisir ». Ironie du sort, aujourd’hui grâce à son art à être opposant à un pouvoir un jour et son partisan le jour suivant, l’Avocat défend les intérêts de l’Etat dirigé par les PHTKistes. Depuis, il cherche par tous les moyens à mettre chaos ses anciens camarades de combat juste pour quelques piastres. Nous supposons qu’à chaque fois que les yeux de la famille Martelly tombent sur l’Avocat, elle lâche ce petit sourire qui veut tout dire. Vous savez, nous paierons tout rien que pour savoir ce que pense cette famille de l’Avocat.

Dans un tel contexte, impossible pour les masses de conquérir réellement le pouvoir politique et le garder. Tout est faux dans ce pays. D’un côté un groupe d’hommes et de femmes au pouvoir transforment l’Etat en une arlequinade. Ce sont des visionnaires sans vision, des volontaires sans volonté, des songeurs sans songe, des missionnaires sans mission, des leaders sans leadership, des savants sans savoir, des motivateurs sans motivation. D’un autre côté, une opposition sans proposition combat le pouvoir en place dans l’unique objectif de décrocher son billet de participation à la transformation de l’Etat en arlequinade. Ce sont des opposants sans position, des stratèges sans stratégie, des intellectuels sans intellect, des idéologues sans idéologie.

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