Il nous faut de nouvelles têtes dans la politique haïtienne

(TripFoumi Enfo) – Mon doute surgit sur la classe politique haïtienne le jour où j’observai le combat entre les Ministres d’un même gouvernement, les dirigeants d’un même parti politique, les opposants d’un même mouvement populaire pour des choses de petites importances. L’un accusant l’autre de vouloir voler la vedette, de ne s’être pas comporté comme il faut. Plus tard, après des études avancées, je me convainquis de leur égocentrisme extrême. Ce sont des gens qui ne sont contents que d’eux-mêmes, comme ne peuvent l’être que les saints ou ceux qui ne savent même pas ce que c’est la sainteté (Tolstoï, 1882).

La plupart de ces politiciens sont inaptes en ce qui a trait à l’identification des besoins fondamentaux du pays et à la détermination des différentes façons de les satisfaire. Quels en sont ces besoins ? Les écrivains de l’école patriotique se sont appliqués avec constance à cette grande tâche difficile. Oswald Durand a mis en valeur la femme haïtienne, il a été le poète de nos gloires nationales, de nos misères et de nos espérances en de jours meilleurs. Massillon Coicou, le poète de l’union et de la paix, de la réconciliation et du progrès. Tertilien Guilbaud a hommagé le paysan haïtien. Alcibiade Fleury Battier a honoré les héros de l’indépendance et nous a invités à perpétuer leurs œuvres. Demesvar Delorme a plaidé en faveur de l’unité nationale, la participation des masses et l’indispensable lumière des hommes cultivés. Anténor Firmin a été un grand défenseur de la race noire, a combattu la domination étrangère.

Louis Joseph Janvier a présenté tout un projet de société qui mérite d’être connu du grand public. D’aucuns croient que jusqu’à date son programme politique demeure l’un des plus progressistes de l’histoire nationale. Pour prendre connaissance des grandes lignes dudit programme je vous invite, chers lecteurs, à revisiter trois de ses textes, en l’occurrence les constitutions d’Haïti (1886), les affaires d’Haïti (1883-1884) et le gouvernement civil en Haïti (1905). Dans ces textes, le plus grand érudit haïtien propose comme mesure palliative à nos maux : la lutte contre le préjugé de couleur qui est selon le linguiste Robert Berrouët-Oriol (2017) une manifestation du racisme biologique ; un gouvernement démocratique en termes de régime politique ; l’instruction des masses ; l’organisation des forces morales et sociales qui sont les appuis de la loi ; l’émancipation intellectuelle de la femme haïtienne ; l’union et l’orgueil national ; l’hygiène sociale préventive pour dérouter les ennemis ; la nécessité de mettre fin à la guerre qui appauvrit la nation ; la réhabilitation du paysan haïtien méprisé ; l’épargne nationale comme stratégie de développement économique. Candidat à la députation, il n’a pourtant pas assisté au tirage. Lui qui a toute sa vie travaillé au réhaussement du prestige national à l’étranger. Déçu, il noie sa déception dans l’alcool. En 1908, au soir de sa vie, il déclara : « Haïti, singulier petit pays, même les cochons s’ils le pouvaient, le quitteraient » .

Pourquoi ces problèmes identifiés depuis le premier centenaire de l’Etat haïtien n’ont jamais fait l’objet de solutions définitives ? La réponse est simple, la plupart des hommes que nous élisons à la plus haute magistrature de l’Etat n’ont ni le charisme politique ni la compétence nécessaire pour hisser Haïti au rang des pays émergents. Mais qui devient dirigeant en Haïti ? Ceux-là qui ont arrêté l’école après leur brevet fondamental, pour embrasser une carrière politique. Parce que, disent-ils, avoir un bac 2, une licence, un master ou un doctorat, diminuerait leur chance d’accéder à la députation et au sénatoriat. En notre défaveur, suite à des campagnes de propagande orchestrée par les forces rétrogrades du pays, ces cancres deviennent du jour au lendemain des hommes de lumière et s’accaparent de tous les postes électifs du pays. Étant donné que l’intelligence leur fait défaut, ils ne peuvent rien produire. En signe de vengeance, ils dénigrent ceux-là qui ont consacré une bonne partie de leur vie aux études. Apparemment ils y trouvent satisfaction.

J’ai parlé de nouvelles têtes, quel doit être leur profil ? Demesvar Delorme (1870), l’un des premiers doctrinaires haïtiens, en a dressé un portrait de la manière la plus intelligente. Ceci à la suite d’une étude historique sur le profil des politiciens dans le monde qui ont été les plus grands chef d’Etat. Il constate que les penseurs, au pouvoir ont été les meilleurs chefs d’Etat, les plus habiles politiques que l’humanité ait connus. Objecta-t-il, la science doit être au centre de la politique haïtienne. Cette dernière doit être menée par des scientifiques, des hommes de pensée et d’imagination, des visionnaires, des savants, des philosophes disposés à appliquer leur intelligence dans l’amélioration de l’espèce humaine, à remplacer le règne de la force par le gouvernement de la pensée. En un mot, les théoriciens au pouvoir.

Aujourd’hui ce qui me rend triste, nous avançons à reculons, nous végétons. Ceux nostalgiques du passé s’y accrochent, le réinventent de temps en temps.Ce qui est compréhensible. Quand le présent va mal nous réinventons le passé. Certainement nous produisons beaucoup plus de maîtres, de docteurs, toujours est-il pour de petites pensées. Les coins obscurs du pays nous sont restés un mystère faute à notre système éducatif en désuétude. Le monde est à notre portée mais nous avons du mal à le mettre dans notre poche. Jeunes intellectuels, politiciens en devenir, agissons comme un cuisinier qui sans cesse bat la campagne à la recherche de nouvelles recettes populaires (Laferrière, 2013). Pensons en Haïtien, c’est ce qui fera notre renommée, nous imposera le respect.

Dans ce contexte l’expression  »battre la campagne » doit être vue au sens  »connaître son pays comme la cuillère connaît la route de la bouche ». Une connaissance qui permettra de le traduire et le transformer. Là je ne fais aucunement référence à des raisonnements sur des abstractions alors que la réalité sous-jascente reste inconnue. Je parle des observations concrètes. Pour la circonstance, la doxosophie est à éviter. Connaître son pays c’est reconnaître sa spiritualité, sa culture, son histoire, sa langue, ses conditions matérielles. Connaître son pays c’est sentir les moindres battements du cœur du peuple et déceler ses souffrances. Connaître son pays permet de l’aimer davantage et de contribuer à sa construction. C’est la meilleure façon de faire avancer la cause haïtienne.

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