Comment résoudre la question des gangs en Haïti ?

Depuis quelques années Haïti est une République de gangs. C’est ainsi que Nancy Roc, dans les colonnes du journal en ligne LaPresse.Ca, a décrit, le premier février 2020, l’insécurité qui bat son plein en Haïti. En effet, elle s’est servie des propos de Jean Dorcenat, membre de la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR), qui eut à confier le 6 mai 2019 sur les ondes de Magik 9 qu’il existe plus de 76 gangs armés sur ce coin de terre qui fait moins de 27 700 km carrés. Lesquels ne font que détruire tout sur leur passage, du coup fragilisent un pays déjà ravagé par la misère. Mais comment peut-on expliquer ce pullulement des gangs en Haïti en si peu de temps ? Et la question la plus importante, comment y remédier ?

Quand un peuple vit dans des conditions infrahumaines, il est facilement manipulable. Quand toute une communauté est livrée à elle-même, c’est-à-dire sans nourriture, sans hôpital, sans éducation, sans loisirs, sans travail, sans eau potable, attendez à ce qu’il y ait des groupuscules qui se révoltent un jour et se substituent à l’Etat. Comme l’argue Aristote dans La Politique, partout c’est l’inégalité qui produit la révolte. Donc si l’on est en état d’infériorité, on se révolte pour avoir l’égalité (UNESCO, 1980). Mais quel est le prix de cette révolte s’il est contrôlé, manipulé par des politiciens véreux et des bourgeois rétrogrades ?

Pour comprendre le phénomène des gangs en Haïti l’historicité de la violence est nécessaire. Dans un texte intitulé »Regards sur la violence », le sociologue Alain Gilles et Rachelle Doucet (2012) dressent une historicité de la violence en Haïti. Selon eux cette dernière est la résultante de la politique de baisse de la production agricole orchestrée à la fin du vingtième siècle par l’establishment américain et l’élite rétrograde haïtienne au profit des industries de sous-traitance et l’importation des biens alimentaires. Ce qui provoqua la délinquance juvénile, les gangs, la prostitution, la mendicité. Et les plus vulnérables furent les enfants par le fait que leurs parents qui travaillaient la terre se trouvèrent du jour au lendemain au chômage. Ils subissent des violences dans un premier temps par les chefs de gangs, de la sorte deviennent sans cœur. Par la suite commettent des violences cruelles sur la population.


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Plus tard ces jeunes haïtiens seront récupérés soit par des politiciens ou des éléments de la bourgeoisie et seront identifiés sous l’appellation de »agent social ». Certaines fois ils en sont même les créateurs. Il n’est un secret pour personne que les gangs sont utilisés dans les stratégies de campagne électorale et de gestion du pouvoir. D’ailleurs Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits de l’homme (RNDDH), eut à informer à Ayibopost (2019) que le phénomène des hommes armés a pris une dimension supérieure avec la 50e législature et l’équipe au pouvoir. Poursuit-il : « Le pays fonctionne avec des gangs depuis une longue date. Mais, ils n’étaient pas aussi arrogants. Ils restaient dans leur fief avec beaucoup de limites. Maintenant en Haïti, ce sont eux qui prennent le contrôle du pays ». Pour dire qu’il existe une relation étroite entre les gangs et les décideurs politiques.

Certains sociologues voient la question des gangs comme un phénomène normatif à l’aide de la seule rationalité instrumentale tandis que pour d’autres c’est un phénomène social. Dans son texte titré »Etat, conflit et violence en Haïti », Alain Gilles (2008) soutient que la violence en Haïti est instrumentale. Dans le sens qu’elle émane des groupes d’intérêts tels que des trafiquants de stupéfiants et des contrebandiers afin qu’ils puissent s’enrichir. Quant au sociologue Illionor Louis (2007), il avance que la violence en Haïti est à la fois structurelle et physique. Concernant la première, il essaie de montrer qu’il n’y a pas plus grande violence que les mauvaises conditions de vie dans les bidonvilles, les inégalités sociales, la discrimination. Relative à la seconde, qu’elle porte atteinte à l’intégrité physique de la personne humaine.

C’est plus que normal qu’il existe tous ces gangs dans un pays où avant le 12 janvier 2010 70 à 80 % des Haïtiens n’avaient pas les moyens d’accéder à des soins de santé (MSF, 2011) ; en 2019 le Programme Alimentaire Mondial estime que plus d’une personne sur trois souffre de la Faim ; plus de 80 % de la population ont un accès limité à l’assainissement (PNUD, 2020) ; 4 millions d’Haïtiens sont analphabètes (Haïtilibre, 2020), qui pis est parmi eux près de la moitié de ceux âgés de 15 ans et plus ; 70 % des Haïtiens sont au chômage (Lenouvelliste, 2019). Dans de telles conditions, la violence ne devient-elle le seul recours ?

Les différentes interventions de la police dans les zones réputées comme foyers de gangs peuvent-elles ramener l’ordre dans la cité sans le contrôle des frontières, des ports et une négociation avec les vendeurs clandestins d’armes et de munitions ? Oui, mais c’est une solution provisoire. Et c’est déplacer le problème, car les bandits iront semer la terreur ailleurs. Adopter une attitude de zéro tolérance par rapport aux gangs et à la violence est-ce la voie à arpenter ? Oui, mais sans une réorganisation de l’administration de l’Etat, sans une amélioration des conditions de vie de la population haïtienne, sans une véritable lutte contre la corruption, c’est, dans le langage haïtien, du »Lave men siyel atè ».

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