2018-2020 : pire performance économique depuis 30 ans ?

(TripFoumi Enfo) – Le taux de croissance économique a encore été négatif pour l’exercice fiscal 2019-2020. L’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) fournira très bientôt ses estimations préliminaires. Mais, selon celles de l’Agence de développement économique (1), qui cite des sources crédibles, le taux de croissance économique devrait se situer autour de – 4 %. Pour l’année précédente (2018-2019), ce taux était de -1.7 %, ce qui ferait un taux de croissance de -5.7 % sur les deux dernières années fiscales.

Rappelons que le taux de croissance économique mesure le taux de variation du produit intérieur brut (PIB) réel qui, lui-même, indique le niveau de richesse produite à l’intérieur d’un pays au cours d’une période déterminée. Quand ce taux est positif, cela signifie que le pays en question a créé de la richesse. Quand il est négatif, comme c’est le cas ces deux dernières années en Haïti, le pays a plutôt détruit de la richesse.

La destruction de richesse est observée quand des entreprises sont fermées, quand des biens sont incendiés, quand des employés sont licenciés, quand des marchés publics deviennent inaccessibles, quand des zones de non-droit pullulent, sans oublier le nombre de morts violentes et le nombre de familles traumatisées et appauvries par le kidnapping qui tentent de fuir le pays. Même au cours de la journée des festivités du 24 décembre, on kidnappait des gens. Les gangs armés et les kidnappeurs n’ont pas lésiné en 2020. Dans un tel climat de terreur, il est difficile d’envisager un important épisode de création de richesses.


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Il faut remonter à 2009-2010, l’année du séisme meurtrier du 12 janvier, pour retrouver un taux de croissance économique négatif de -5.5 %, proche du taux de croissance cumulé de 2018-2019 et 2019-2020. La grande différence c’est que l’année suivante, en 2010-2011, le pays a connu un rebond assez spectaculaire avec un taux de croissance économique positif de 5.5 %. Pour retrouver deux taux de croissance économique négatifs consécutifs, il faut remonter à 30 ans, durant la période de l’embargo consécutif au coup d’État militaire sanglant du 30 septembre 1991. Le taux de croissance des trois années qui l’ont suivi étaient respectivement de -5.3, -5.4 et -11.9 %.

Ces 30 dernières années laissent donc penser qu’Haïti a flirté de façon permanente avec les catastrophes naturelles et politiques qui ont plombé sa croissance économique. Pourtant, Haïti a besoin d’un taux de croissance annuelle d’au moins 8 % si elle voudrait doubler son PIB réel à chaque décennie.

L’économie haïtienne a été marquée par trois grands phénomènes en 2020 : la Covid-19, le kidnapping et l’appréciation de la gourde. L’année 2020 a démarré dans la peur à travers le monde avec la menace de la plus grande pandémie mondiale depuis la grippe espagnole en 1918. Le 19 mars 2020, le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) a officiellement confirmé les deux premiers cas en Haïti. Il est vrai que la Covid a grandement épargné Haïti en termes de pertes en vie humaine, mais elle a quand même eu des répercussions néfastes sur l’économie haïtienne.

L’arrêt des vols internationaux a été un coup dur pour le secteur touristique et toutes les activités y relatives, en particulier l’hôtellerie. L’interruption de ces vols a stoppé l’envoi main en main des transferts de la diaspora vers Haïti, ce qui a exacerbé la rareté de dollars américains sur le marché local. Cette inquiétante rareté a poussé les autorités monétaires à contraindre les maisons de transferts à payer les transferts en gourdes, au grand dam des bénéficiaires.

Sur le plan politique, le pouvoir exécutif a eu le champ libre alors que l’opposition a été affaiblie. La présidence ne peut retenir les tentatives de blocage de ladite opposition comme prétexte à la mauvaise performance économique réalisée en 2019-2020. La Covid non plus ne peut pas tout expliquer puisqu’Haïti a été jusqu’ici suffisamment épargnée. Malgré la clémence de la pandémie, les autorités haïtiennes n’ont pas su cependant créer un climat de sécurité publique susceptible de faciliter la création de richesses en 2020. La gangstérisation du pays a été amplifiée avec la multiplication ou l’accroissement des zones de non-droit. Les cas de kidnapping se sont multipliés à un rythme vertigineux qui a ralenti les activités économiques.

C’est dans ce contexte de morosité générale que les ménages ont assisté en 2019-2020 à une soudaine appréciation de la gourde, consécutive à d’importants épisodes d’injections de dollars américains sur le marché des changes par la Banque de la République d’Haïti (BRH). Les autorités monétaires ont fait feu de tout bois à travers d’autres mesures de règlementation et de contrôle afin d’inverser la dépréciation vertigineuse de la gourde observée au milieu de l’exercice fiscal 2019-2020. Elles ont également modifié les taux directeurs et les coefficients de réserves obligatoires.

Le président de la République, Jovenel Moïse, y allait de ses menaces contre les banques commerciales en vue de provoquer une baisse du taux de change. Des leaders politiques, comme Moïse Jean-Charles, tentaient de mobiliser la population contre les banques commerciales toujours dans le même ordre d’idées. Finalement on a assisté à une diminution significative du taux de change qui est passé de 120 gourdes en juillet à environ 60 gourdes au cours du mois de novembre au sein de certaines banques commerciales.

Le taux de change officiel a baissé mais les agents économiques peinent à trouver des dollars américains en quantité suffisante sur le marché local. Qui pis est, certaines banques commerciales offrent un menu de taux avec un taux plus faible pour les gens qui achètent au plus 50 dollars américains, un autre plus élevé si l’on souhaite acquérir entre 50 et 100 dollars. Pour des montants supérieurs à 1000 dollars, le taux des banques est souvent indéfini alors que sur le marché informel, il peut atteindre jusqu’à 15 gourdes de plus.

On est passé de 60 à 73 gourdes sur le marché formel en très peu de temps alors que sur le marché informel, le taux de change frise déjà les 90 gourdes. Ce sera sans doute l’un des phénomènes économiques à surveiller au cours de l’année 2021 qui ne s’annonce pas reluisante avec des risques politiques considérables. Une troisième année consécutive de croissance économique négative en 2020-2021 serait un vrai désastre économique.

Haïti a énormément reculé en termes de PIB par habitant puisque le taux de croissance démographique a souvent été plus élevé que le taux de croissance économique. Or, dans son essai sur le principe de la population en 1798, Thomas Robert Malthus avait partagé sa crainte concernant le fait que la croissance démographique mondiale était supérieure à la croissance de la production. Il y voyait le spectre d’une paupérisation constante de la population mondiale qui pouvait déboucher sur des luttes fratricides pour la survie. Des luttes qui pouvaient, selon lui, conduire à un chaos mondial généralisé.

L’économiste, démographe et pasteur anglican suggérait de limiter les naissances en offrant des cadeaux aux couples sans enfant et en instituant un impôt sur les parents. Son pronostic pessimiste avait poussé les scientifiques à inventer des moyens d’augmenter le rendement agricole pour faire augmenter la production de façon exponentielle pour garantir la survie humaine. Malheureusement Haïti n’a pas encore résolu le problème malthusien et elle n’est donc pas à l’abri du chaos que prévoyait Malthus.

La décennie 1970-1980 a été la seule période au cours de laquelle le taux de croissance économique surpassait le taux de croissance démographique. Depuis l’année 1980, le niveau de vie mesuré par le produit intérieur brut (PIB) réel par habitant, s’est constamment détérioré. À titre illustratif, en 2011, le produit intérieur brut (PIB) réel par habitant représentait seulement 68 % de son niveau de 1980. En 2020, ce pourcentage est encore plus faible.

Il est complètement impossible pour Haïti de réaliser des taux de croissance supérieurs à 7 % sans avoir, au préalable, opéré des changements structurels majeurs. Il faudra avoir des investissements massifs, contrôler la croissance démographique, mettre la masse de chômeurs au travail, adopter de nouvelles technologies de production de biens et services, réduire la corruption à sa plus simple expression pour faciliter la création d’entreprises et l’efficacité des politiques publiques. Il faudra aussi construire des institutions inclusives et investir dans une éducation de qualité pour pouvoir observer à long terme une hausse de la productivité des travailleurs. À long terme, nous disait Robert Solow, prix Nobel d’économie en 1987, seule la technologie, à travers une amélioration de la productivité, peut faire augmenter la croissance économique.

Certains pays asiatiques ont réalisé des miracles en doublant leur PIB réel par habitant, donc leur niveau de vie, à chaque décennie. Par exemple, les Chinois ont vu leur niveau de vie multiplié par environ 17 entre 1960 et 2007. Le Botswana avait multiplié le niveau de vie moyen de ses citoyens par 11 au cours de la même période. Mais pour y parvenir, la Chine avait opéré des réformes profondes. Elle a pris des mesures drastiques en vue de contrôler la croissance de sa population. Une loi datant des années 70 empêchait une famille chinoise d’avoir plus qu’un enfant. Un peu comme le proposait Malthus !

Les perspectives pour l’année 2021 ne sont guère reluisantes. Les nuages de turbulences politiques se pointent déjà à l’horizon. L’opposition réclame le départ du président Jovenel Moïse le 7 février 2021 alors que celui-ci voit son mandat se terminer le 7 février 2022. Il n’a jamais réalisé aucune élection depuis sa prise de fonction. En conséquence, des institutions démocratiques sont dysfonctionnelles. Avec la prolifération des gangs armés, il sera très difficile d’organiser des élections libres, honnêtes et démocratiques en 2021. La performance économique de l’exercice fiscal 2020-2021 dépendra du climat politique comme cela a été le cas depuis 34 ans.

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