Invasions et pillages : les causes du sous-développement d’Haïti

(TripFoumi Enfo) – Au cours des cinq dernières années, deux jeunes économistes haïtiens, Etzer Emile (2017) et Enomy Germain (2019), se sont consacrés à l’étude des facteurs endogènes du sous-développement d’Haïti. Le premier, dans son ouvrage intitulé » Haïti a choisi de devenir pauvre : les vingt raisons qui le prouvent », dénonce la corruption, l’impunité et le mépris des compétences qui constituent, selon lui, les causes de la pauvreté haïtienne. Quant au second, à travers » Pourquoi Haïti peut réussir ? », il tient pour responsable de la faillite de l’économie haïtienne:le manque de volonté politique, l’absence de projet de société, de programmation de gouvernement bien pensés vu que, dit-il, la matière grise est disponible. Ces facteurs constituent-ils les causes fondamentales de l’effondrement de la nation haïtienne ? Quel est le rôle des facteurs exogènes dans le chaos haïtien ? Pour apporter un peu de lumière sur la question, il est utile de cerner le concept développement dans toute sa complexité.

Le développement est un concept polysémique. Pour Gilbert Rist (1996) il relève de la croyance tandis que pour Serge Latouche(1991) il est de l’idéologie ou encore de la théorie économique (Tremblay,1999). Plusieurs auteurs se sont appliqués à le définir en y insérant à chaque fois une dimension adaptée au courant paradigmatique du moment. (Legouté, 2001). D’autres l’ont décrit suivant leur appartenance politique, leur position idéologique. Parfois, selon Sauveur Pierre Etienne (1997), ils utilisent indifféremment, des équivalents tels que « développement économique », « modernisation»,« industrialisation». Dans ce travail, nous nous contentons de présenter aux lecteurs une genèse du concept développement, une analyse marxiste du développement facilitant l’identification des causes du mal développement d’Haïti et proposons des mesures susceptibles de changer la donne.

Dès qu’on parle de sa genèse, deux approches émergent dans la façon de l’appréhender. La première, embrassée par un auteur comme Paul Bairoch (1983),fait référence à l’idée de progrès, à l’évolutionnisme historique. Elle considère le développement comme un phénomène aussi vieux que l’histoire des sociétés, argumentant qu’il y a toujours eu des pays avancés et des pays arriérés, des pays prospères et des pays marqués par la misère. Cette approche fait donc remonter la genèse du développement jusqu’à la révolution néolithique. Pour dire que le développement est aussi vieux que le monde, sauf que, comme l’argue Jean Ronald Legouté (2001), il manquait le mot pour le dire.


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La deuxième approche, adoptée par un théoricien du sous-développement comme Yves Lacoste (1984), se veut une interprétation rigoureuse de l’historique du phénomène à partir de l’émergence du concept de développement. Elle fait référence à cette vision duale qui considère le développement comme une nécessité thérapeutique dont la pertinence s’est imposée à partir de la prise de conscience du phénomène de sous-développement. Ce dernier étant perçu comme « une série d’obstacles au changement (manque de capital et d’entrepreneurs,pression démographique)  » (Otando et Uzunidis, 2011). Il fut utilisé pour la première fois par le président américain Harry Truman en 1949 dans un contexte où d’une part les pays de l’Europe étaient en ruine après la deuxième guerre mondiale (Gélinas, 1994), qu’il fallait les reconstruire à travers le plan Marshall ; d’autre part la décolonisation prenait sa dernière courbe en Asie et en Afrique.

À cette période, Haïti accusait d’une avance considérable sur plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. Laquelle avance reconnue et félicitée par le président Truman. L’agriculture haïtienne, les réseaux routiers, l’économie, la finance, l’industrie touristique et la culture étaient en santé. Les citoyens des couches moyennes ou populaires noires avaient connu une certaine mobilité sociale (Lenouvelliste, 2013). En guise de confirmation, ils ont même tenté de promouvoir une bourgeoisie noire d’Etat (Pierre Etienne, 2007 ). À partir de 1970, la situation sociale,politique, économique et financière du pays se détériora. Aujourd’hui Haïti est le pays le plus pauvre de l’Amérique. Quelle approche théorique du développement permet de comprendre cette descente aux enfers ? Samir Amin (1970) et Arghiri Emmanuel (1969) pour l’Afrique, Fernanso Henrique Cardoso et Enzo Faletto (1978) pour l’Amérique latine proposent comme réponse une analyse Marxiste du développement. Une théorie axée sur la dépendance des pays du Sud à l’égard des pays du Nord,tout à la fois financière, commerciale,technologique et politique.

Le sous-développement est donc identifié comme le résultat d’un environnement international systématiquement défavorable lié à une domination du Nord sur le Sud qui insère dans l’économie mondiale une division internationale où le Sud est toujours perdant (Amin, 1970). Ainsi, les pays sous-developpés, par rapport aux pays développés, sont dans une situation de blocage, il y a échange inégal entre eux (Emmanuel, 1969). Les principaux éléments du blocage sont: l’impérialisme, l’endettement des Etats du Sud envers les institutions bancaires du Nord, le blocage du développement par les nouvelles couches dirigeantes du Sud : les bourgeois et les politiciens sont achetés par des intérêts étrangers, s’enrichissent au détriment de leur société et placent leur argent dans les pays du Nord (Favreau, 2004) ; la couche paysanne est exploitée, abusée et forcée à l’exode rural, l’émigration ; les cerveaux sont persécutés, fusillés, chassés.

Dans le cas d’Haïti, outre ces facteurs exogènes mentionnés ci-dessus, les invasions, les pillages l’ont appauvrie, réduit à sa plus simple expression. Au cours de son histoire, ce pays a connu plusieurs grandes invasions et pillages par l’impérialisme international : invasion espagnole et pillages (1492-1697) ; invasion française et pillages (1697 -1803), à l’époque Haïti rapportait à la France près de 200 millions de francs par an ; en 1825 versement de 150 millions franc-or à la France pour la reconnaissance de l’indépendance du pays ; invasion américaine et pillages (1915-1934) ; recolonisation d’Haïti à travers l’aide publique au développement, fuite des cerveaux (1957 à nos jours) ; en 1981, les cochons créoles (ou le cheptel porcin haïtien) considérés comme la banque du paysan haïtien ont été décimés par le capitalisme états-unien sous prétexte de lutter contre la peste porcine africaine ; après 1986, imposition du Programme Ajustement Structurel à Haïti par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale ; invasion américaine (1994 -1995) ; invasion du riz américain, sous les ordres du FMI les droits de douane sur le riz chutèrent de 35 % à 3 % (1995 à nos jours) ; déstabilisation d’Haïti par les puissances occidentales dans l’optique d’éviter la célébration du bicentenaire de l’indépendance (2001- 2004) ; dilapidation de plusieurs milliards de dollars par l’impérialisme international à travers la Commission pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) (2010-2011). Tout cela ne fait que prouver que les facteurs endogènes ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Et que toute étude sérieuse sur la pauvreté, sur le sous-développement d’Haïti doit indubitablement tenir compte de ces exactions, de ces facteurs exogènes.

Quelles mesures doivent être prises pour dynamiser les secteurs vitaux de la vie nationale tels l’éducation, la culture, le commerce, la finance et la technologie afin qu’Haïti puisse connaître des jours meilleurs ? Haïti doit, d’une part, faire choix d’un modèle de développement promouvant l’exploitation optimale des ressources humaines et autres, dans le sens du progrès humain. Sur cet ordre d’idées, nous proposons la définition générale du développement de la Commission Sud (1990). Elle définit le développement comme : « un processus qui permet aux êtres humains de développer leur personnalité, de prendre confiance en eux-mêmes et de mener une existence digne et épanouie. C’est un processus qui libère les populations de la peur du besoin et de l’exploitation et qui fait reculer l’oppression politique, économique et sociale. C’est par le développement que l’indépendance politique acquiert son sens véritable. Il se présente comme un processus de croissance, un mouvement qui trouve sa source première dans la société qui est elle-même en train d’évoluer. Le développement implique donc une volonté accrue d’autonomie, tant individuelle que collective. Le développement d’une nation doit se fonder sur ses ressources propres, aussi bien humaines que matérielles, exploitées pleinement pour la satisfaction de ses propres besoins. L’aide extérieure peut favoriser le développement, mais il faut pour cela qu’elle s’intègre à l’effort national et soit subordonnée aux objectifs de ceux auxquels elle est destinée. Le développement est un processus par lequel les pays et les peuples comptent sur eux-mêmes et décident d’eux-mêmes des buts à atteindre ; sans cela il n’y a pas de développement authentique ».

D’autre part, comme le prône l’analyse marxiste du développement, Haïti doit livrer une bataille sans merci contre l’impérialisme international. Outre cela, comme le propose certains intellectuels africains dans le cas de l’Afrique, de profonds changements institutionnels sont nécessaires : promouvoir un système politique prévisible et réhabiliter le rôle économique de l’Etat ; donner la priorité à l’éducation et aux infrastructures sociales collectives ; créer un système de coordination des acteurs des marchés ; lancer des procédures de contrôle des ressources nationales de production (formation du capital, revenus, monnaie) ; mettre en place un système financier de centralisation de l’épargne domestique ; prévoir l’ouverture sélective au commerce international en fonction des objectifs nationaux et renforcer la coopération économique et politique internationale(Otando et Uzunidis, 2011 ).

En guise de conclusion, avant de critiquer un pays il est important de connaître son histoire et celui de ses hommes, les énormes difficultés qu’il a dû surmonter, ses différentes luttes pour changer le monde. Il est clair que le sous-développement d’Haïti est un héritage structurel de domination extérieure. Qu’Haïti est un pays pauvre parce qu’elle a été victime d’invasions et de pillages. Par conséquent, la plupart des pays riches sont devenus riches parce qu’ils ont étranglé Haïti et d’autres pays d’Amérique, d’Afrique et d’Asie en les pillant et en les envahissant tout en muselant et en détruisant tous leurs secteurs productifs.

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