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Martissant ou le cri du désespoir

(TripFoumi Enfo) – Martissant, ma ville, témoin de ma venue sur terre. Depuis quelques années, il est frappé par une intense vague de criminalité. La violence n’était pas venue d’un coup : elle s’y installa lentement. Depuis, Martissant fait la une avec ces chroniques sanglantes.

À l’apparition des premiers cas de vandalisme, je n’avais pas voulu y prêter attention. Je m’étais dit que la situation reviendrait à la normale le lendemain, ou le jour d’après, ou le suivant peut-être. Mais les jours, les semaines et les mois passent et la paix n’est jamais revenue.

L’inconnu qui, au hasard d’une promenade dans ces rues sombres, remarquerait des maisons mal construites et dispersées çà et là, aux toitures agonisantes, n’aurait jamais l’idée de mettre les pieds dans une telle zone.

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Je suis né à Martissant, par un certain soir chaud de mars. Mon cordon ombilical est enterré derrière la maison, sous l’amandier qui, de ses larges branches feuillues, étale une ombre géante. Mon père n’a pas pu emmener ma mère à l’hôpital. Quand il avait appelé une ambulance, les responsables prétextaient ne pas avoir de carburant. Mais, il était notoire qu’ils ne voulaient pas venir à Martissant tout bonnement. Cependant, ma mère souffrait des tranchées. Père a sollicité les bons offices d’une femme-sage, j’ai pu voir le jour.  Ce soir-là, à travers les nuages qui se dessinaient dans l’espace, les éclairs jouaient à cache-cache et zigzaguaient. Sans nul doute, le ciel en voulait à mes parents de m’avoir mis au monde en un tel endroit. Il en voulait à tout Martissant.

Mon père se rappelait, toujours avec amertume, comment dans le temps Martissant était un havre de paix. Il circulait librement. Si par malheur quelqu’un avait perdu sa bourse, il l’aurait retrouvée avec tout son contenu. À cette époque, Martissant respirait la sérénité. J’ai même lu dans un livre de Dany ce moment prospère de la ville.

De nos jours, nous sommes obligés de nous terrer à la maison. Et sous les lits, les tables. Nous dormons avec un œil fermé et l’autre grand ouvert. Dans toutes les artères de la ville, le banditisme fait couler le sang, pillant et rançonnant quiconque osera montrer le bout de son nez. La peur s’installa tout en obligeant à jeûner une communauté qui a faim toute l’année. Coupé du reste du pays, Martissant végète. Il croupit dans les eaux sales d’un État impuissant.

Ma mère tenait une petite boutique située dans la pièce donnant sur la rue de notre maison toute délabrée. Quant à mon père, il faisait de petits boulots au centre-ville. Je m’inquiétais constamment pour lui quand il devait partir à l’aurore du jour que pour se pointer à la tombée de la nuit. Nul besoin de souligner que les rues ne sont pas sûres. On est à Martissant. Cette réalité triste et accablante, devenue proverbiale, plonge la ville dans un cauchemar et dresse des barrières d’indifférence. 

Comme si ma venue au monde dans des situations précaires ne leur avait pas causé assez de tort, ils allaient agrandir la famille de deux autres enfants, un garçon et une fille. Tout jeune, mon imaginaire était peuplé d’images, d’actes trop lourds, trop percutants pour ma jugeote d’adolescent. Les économies de bout de chandelles m’ont permis de fréquenter l’école. Mon frère et ma sœur apprenaient à l’aide de mes anciens cahiers, bénéficiant de mon habileté de précepteur en herbe.

J’ai ainsi grandi dans ce purin, côtoyant des mecs puant l’alcool et la drogue, n’hésitant pas à se servir de leurs flingues pour régler un litige qui aurait pu être résolu à l’amiable. Dans la foulée, j’ai eu la chance de fréquenter l’école. Mais quelle école ? Le travail aidant, j’ai fini par obtenir mon bac.

Trop compatissante, ma mère vendait à crédit à son entourage. Certaines fois, des voyous de grand chemin du quartier la braquaient, emportant des morceaux de pain, des sucreries. Rarement, ils ont pris de l’argent. Tout cela finit par la ruiner. Père perdait du même coup son travail. Les choses s’annonçaient mal pour nous.

La descente aux enfers de Martissant accélérait. Je n’en pouvais plus. Je ne me sentais plus à l’abri. Je compris vite que je devais faire quelque-chose.

Un calme profond régnait dans la rue. Seuls rompaient le silence de la nuit un murmure lointain et un chien affamé qui grattait à une porte. Les étoiles, aussi témoins que complices de ma fuite, éclairaient mon chemin. Les maisons dormaient, tranquilles. On eut dit qu’elles étaient désertes. J’étais le seul aux alentours à braver un tel danger. « Mais où vais-je ? Je n’ai pas besoin de le savoir pourvu que je laisse Martissant, mort ou vif » me dis-je.

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