Opinion

Les « fous » de Dessalines, quel traitement socio-médical?

Il est 21h, nous sommes six dans le bar à la rue Simonet (Dessalines). On trinque verres et arguments sur certains faits d’actualité, quand soudain, arrive Ti Janklod ainsi connu. Habits sales, pieds nus, il sirote un liquide rosé on dirait du clairin. « Igo, on ne se voit plus.Tu as été préparer du charbon ? Il est en train de cuisiner », formule-t-il à son ami qu’il a lui-même surnommé Igo. Un flux de paroles à première vue incohérentes, que seul un psychiatre pourrait séquencer.

Du coup, le débat bascule vers Ti Janklod et les psychotiques communément appelés fous. Dans un ton péremptoire, Abner (Igo), sociologue, déclare: « moi, je refuse de les appeler fous. Ils ont leur propre fonctionnement, leur propre réalité qui est différente de la nôtre. En refusant ou en n’arrivant pas à les comprendre, on les appelle fous ». Il enchaîne : « Ti janklod et moi sommes amis depuis plus de dix ans. Il ne travaille pas, n’a pas une demeure fixe et consomme de l’alcool régulièrement, donc il vit de notre amitié et de la mendicité ». À croire ses dires, Abner aimerait voir changer la situation de celui qu’il dit pourtant tolérer tel qu’il est. 

Des  psychotiques délaissés à travers les rues, c’est courant à Dessalines. Ilik ainsi connu en est un parmi tant d’autres. Il est visiblement malade. Une plaie profonde s’étend de sa tête jusqu’au tronc. Le questionnant sur la cause de cette plaie, il avoue : « on m’a agressé à Frecino. J’aime bien blaguer. Puisque mes blagues sont intéressantes, on m’a versé de l’eau chaude dessus». La plaie présente effectivement toutes les caractéristiques d’une brûlure. Il ajoute : « j’étais allé à l’hôpital mais je n’y étais pas resté. On m’a offert passeport et visa si je me laisse faire soigner mais je m’en fichais bien. La fête champêtre était proche, j’ai dû retourner chez moi pour fêter ». Il était cohérent sur toute la ligne dans ses dires jusqu’à ce que son neveu confirme ses propos en précisant : « Il s’est fait brûlé à Frecino, Saint Marc, par une marchande de ‘’fritay’’ alors qu’il tentait de prendre une marinade dans la barque ». En Poursuivant : « un tel acte ne devait pas rester impuni, mais qui va arrêter une personne lucide suite aux plaintes d’une personne folle » ? Ilik vit avec son trouble mental et sa plaie infectée qui ne sont pas pris en charge.

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Interrogé sur la question, Dunord Siléus, Maire principal de la commune affirme que la majorité des malades mentaux délaissés à travers les rues de Dessalines ne sont pas originaires de la commune et mentionne : « Leurs proches doivent être plus responsables vis-à-vis d’eux car la Mairie n’a pas un budget pouvant garantir un accompagnement social à l’égard des malades mentaux ». Il revient aux proches d’assurer la totalité du coût de la prise en charge de ces malades. Ce qui représente un des obstacles pour le traitement socio-médical adéquat de ces derniers selon le Dr. Henock Savain, Coordonateur de l’Unité d’Arrondissement de Santé de Dessalines (UAS). Il stipule : «  la santé mentale est traitée en parent pauvre, puisqu’il n’existe pas de structure pour l’accueil et la prise en charge des troubles psychiatriques ni au niveau de l’arrondissement de Dessalines ni au niveau du Département de l’Artibonite ». 

On dit souvent que la nature a horreur du vide. Cette absence de structure sanitaire est compensée par des chefs religieux. Adrax Sainsurin, hougan de ‘’Nan moulen ‘’, 3ème section de Dessalines, affirme que la majorité des gens appelés fous ne le sont pas vraiment, ils sont juste pris en otage par des mauvais esprits selon lui. « Ces cas, je les guéris assez souvent. Une fois leurs mauvais esprits chassés, en utilisant des prières, des feuilles, des huiles magiques… Les malades retournent à leur état normal », précise-t-il.

Pour sa part, Pasteur Kòy est très connu et sollicité à Dessalines pour son titre de guérisseur. « Il y a une semaine de cela, on m’a amené trois personnes souffrant de maladies psychiatriques. Dieu soit loué, je les ai traitées. À présent, ils sont chez eux. Tu n’as qu’à jeter un coup d’œil dans le temple, ce sont tous des malades à traiter », dit-il. 

Une pratique que dénonce le Dr. Francklin Normil, Psychiatre, Directeur médical du Centre psychiatrique Mars & Kline situé à la rue Oswald Durand, P-Au-P. « Les proches, par manque d’information sur les pathologies psychiatriques, ne font pas souvent le bon choix pour les malades » pense-t-il. Le Directeur médical souligne par ailleurs que le cerveau est un organe comme tous les autres, il peut être affecté autant que l’estomac, le foie, le cœur… Une seconde suffit à la société pour juger quelqu’un de fou, un qualificatif que Dr Marie Ange Jean-Fils, psychiatre à Mars & Kline, trouve très stigmatisant et péjoratif. Elle avance : « la folie fait partie d’une catégorie de trouble bien spécifique qu’on appelle psychose où la personne est totalement déconnectée de la réalité. Un diagnostic qui doit suivre plusieurs étapes ». Seule une prise en charge socio-médicale adéquate peut aider à réhabiliter et à réinsérer ces malades, dit-elle.

Tiyaya, âgée de 63 ans, psychotique, a bénéficié d’une prise en charge satisfaisante grâce à l’appui de ses proches, son suivi régulier et son adhérence au traitement selon Pouchon, son cousin. « Malade depuis 25 ans, elle se récupère de son trouble, elle vaque à ses activités » informe t-il. Assise auprès de sa barque contenant bonbons, surettes, cigarettes et allumettes entre autres. « Je vais très bien, je suis commerçante. Ça fait longtemps que je ne présente plus les symptômes de la maladie. J’ai rendez-vous chez mon psychiatre chaque mois, je prends régulièrement mes médicaments. À présent, ça va », nous dit-elle. 

Sensibiliser pour Orienter vers le Soin, le SOS que lancent les psychotiques de Dessalines. 

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