Opinion

Pourquoi ne déclare-t-on pas qu’Haïti est sous la menace terroriste ?

Le terrorisme, vers la fin de l’année 2020 et tout au milieu de l’année 2022, était l’un des termes savants qui enrichissaient le champ lexical du gouvernement haïtien. Ce terme a revu le jour, depuis la ratification du projet de loi sur le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme en 2016, pour qualifier les sorties sporadiques lourdement armées de « Fantom 509 », en appui au groupe syndical de la police national SPNH-17, qui faisait des parades dans les rues de Port-au-Prince, afin d’exiger à l’État haïtien de meilleures conditions de travail, des matériels adéquats et un meilleur salaire.

Le groupe « Fantom 509 », alors la cible du gouvernement et accusé de terroriser la population et de trouble à l’ordre publique, essuyait régulièrement des attaques armées de la part de leurs frères d’arme de la police nationale. Le Directeur Général a.i de la PNH, Léon Charles, en tandem avec le Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique d’alors, Me. Rockfeller Vincent, ont lancé des poursuites judiciaires contre les membres du groupe « terroriste » Fantom 509.

« Prendre toutes les dispositions que de droit, en vue d’identifier et de sévir avec la dernière rigueur contre ces ennemis de la Patrie qui s’attaquent aux biens publics et privés, aux symboles de l’État et à la Police Nationale d’Haïti […] Des instructions ont été passées au Haut État-Major de la PNH pour démanteler ce groupe terroriste et aussi de rechercher leur source de financement criminel et le cas échéant, leurs manipulateurs à col blanc. », selon le Ministre de la Justice…

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Dans une note, Léon Charles a rappelé que « depuis le dernier trimestre de l’année 2019, Port-au-Prince et ses environs vivent sous la menace de l’organisation terroriste « Fantom 509 » dont l’usage de la violence constitue la seule rhétorique ».

Cependant, dans le même espace et à la même période, la puissante coalition de gangs « G9 » opérait impunément, publiquement et spectaculairement sous le regard sans inquiétude des autorités. En juin 2020, on rapporte que le G9 aurait incendié le camp des sourds-muets à Delmas, sans compter d’autres cas d’incendies d’habitats de personnes vulnérables au bas Delmas.

Durant la journée du 1er avril 2021, une autre attaque a été orientée vers les habitants du Bel’Air revendiquée par le G9, attaque au cours de laquelle un vieillard a été retrouvé calciné dans son lit…

Toutefois, Fantom 509 était uniquement le mal à abattre, et depuis sa dissolution, le terme terroriste a complètement disparu du paysage lexical gouvernemental en Haïti.

Le droit international a connu des avancées majeures dans les démarches de définition du terme terroriste malgré les nombreuses difficultés de trouver une définition juridique qui englobe tous les aspects culturels, religieux, politiques et sociaux qui pourraient favoriser une interprétation standard et harmonieuse du terme dans le monde. Face à ces difficultés, après les attaques du 11 septembre, des gouvernements ont pris le dessus sur l’ensemble des travaux scientifiques pour faire un usage purement politique du terrorisme. Résultat : un groupe est accusé de terroriste selon que ses actes dérangent ou pas la politique gouvernementale. Ce qui illustre très bien pourquoi dans un certain contexte le groupe « Fantom 509 » est vu comme une organisation terroriste mais pas « G9 an fanmi e alye » dirigé par l’ancien policier Jimmy Chérisier, alias Barbecue.

Désormais, un mutisme total s’observe sur les actes de banditisme en Haïti et leurs modes opératoires toujours évalués dans leur plus simple considération. Cependant, ces actes souvent dépassent largement les limites du terrorisme, si on se confronte à des difficultés de discerner les nuances.

Un gang dans sa définition classique est un groupe criminel hiérarchisé, qui commet des exactions sur la population civile. Mais quand un groupe armé prend en otage des installations publiques dans l’idée de créer un manque au sein de la population pour forcer un gouvernement à prendre une décision dans l’intérêt personnel de ce groupe, ce n’est plus du banditisme, c’est du terrorisme.

Et quand un groupe armé menace d’assassiner des éléments de la population civile afin de mettre les autorités établies en difficulté, ce n’est plus du banditisme, c’est du terrorisme. Il faut mettre une précision significative dans les modes opératoires des groupes armés en Haïti, en rappelant que, un groupe armé qui prend en otage des personnes pour réclamer de l’argent à leurs familles contre leur libération, c’est du banditisme, mais une personne ou un groupe armé qui prend en otage des éléments de la population civile pour faire chanter un gouvernement, ce n’est pas du banditisme, c’est du terrorisme…

On se rappelle le cas de l’ancien député Arnel Bélizaire qui a été accusé d’acte intentionnel de terrorisme suivant des paroles portées à équivoque disant qu’au cours d’une manifestation, il allait sauter plusieurs institutions publiques ainsi que l’ambassade des États-Unis d’Amérique à Port-au-Prince. Les conséquences ont donc été immédiates…

Cependant, le G9 a revendiqué une prise en otage des principaux terminaux se trouvant sur sa zone de contrôle, entraînant ainsi la population haïtienne dans une rareté de carburant au niveau de tous les secteurs de la vie nationale, ce qui a occasionné l’arrêt des écoles, des institutions financières, du commerce et même des hôpitaux, sans compter le nombre de personnes victimes faute de services disponibles dans les hôpitaux, juste pour faire chanter le gouvernement, mais cela n’a interpellé personne… même les intellectuels les plus raffinés du gouvernement n’ont qualifié cet acte de terroriste, au contraire, le chef de cette fédération de gangs armés œuvrait acharnement dans une lutte pour se faire accepter dans l’opinion publique nationale et internationale comme un chef révolutionnaire…

Et pourquoi le gouvernement haïtien ne traiterait jamais le G9 de groupe terroriste ?

Il faut se rappeler que le G9 est une fédération de gangs qui a vu le jour sous la bénédiction du gouvernement haïtien et la communauté internationale, en particulier l’ambassade des États-Unis d’Amérique en Haïti, appuyant la Commission Nationale de Désarmement, Démantèlement et Réinsertion (CNDDR). Selon le commissaire Jean Rebel Dorcénat, c’était une opportunité d’avoir le contrôle des groupes armés éparpillés dans Port-au-Prince, si on parvenait à les regrouper. Ce serait aussi l’occasion pour cette commission de créer un canal de communication plus harmonieux et plus sécurisé afin de faciliter les négociations.

En effet, accuser le G9 de groupe terroriste relève implicitement à accuser l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince d’avoir participé activement à la création d’un groupe terroriste en Haïti. Quand on se rappelle que les États-Unis sont toujours au front quand il s’agit de combattre et de démanteler le terrorisme dans le monde […] Des bandits armés du groupe 400 Mawozo ont enlevé en octobre dernier 17 citoyens américains, un présentateur des nouvelles sur une radio de la Capitale a même félicité ce gang arguant que c’est un moyen efficace pour obliger le gouvernement américain à prendre des mesures bienveillantes vis-à-vis d’Haïti. Toutefois, l’ambassade des États-Unis en Haïti a classifié ce cas dans le registre d’actes de banditisme.

Les actes terroristes sont nombreux en Haïti, et ces efforts pour ne pas en parler ne sont pas innocents dans un premier regard, mais aussi, parce que la population n’a pas plus la formation adéquate pour dissocier un acte de banditisme d’un acte terroriste.

Le défenseur des Droits Humains, monsieur Pierre Espérance, n’hésite pas à rappeler que les gangs qui contrôlent Port-au-Prince ont été pour la plupart formés par des hommes politiques pour avoir le contrôle des quartiers en périodes électorales. En effet, attendons que les gangs gênent vraiment et la politique haïtienne, et les grands intérêts internationaux d’une manière plutôt pratique, et vous verrez combien de groupes armés en Haïti seront accusés, à tort ou à raison, de groupes terroristes…

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