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Éditorial | Ukraine, une invasion « inédite » à la lecture de l’Occident moralisateur et éternellement condescendant


 
Le 24 février dernier, l’armée russe a envahi le territoire ukrainien pour, soutient Vladimir Poutine, le président de la Russie, « démilitariser et dénazifier l’Ukraine », ainsi que porter assistance aux Républiques séparatistes de Donestk et de Lougansk, nouvellement reconnus par Moscou. Cependant, malgré les différents avertissements des services de renseignements américains et de son gouvernement, la majorité des observateurs ont été pris de court.
 
Depuis, les médias occidentaux se mobilisent comme ils ne l’ont jamais fait auparavant. Si les informations rapportées durant les invasions occidentales s’apparentaient plus aux statistiques de la NBA, la guerre ukrainienne, quant à elle, dans toutes ses horreurs, est décrite minute par minute, sur les plateaux des chaînes de télévision en continu. Jamais un conflit n’a été autant médiatisé. Comment expliquer ce double standard des couvertures médiatiques ? Comment expliquer cette mobilisation de l’Occident impérialiste, traditionnellement envahisseur ?
 
La Russie qui n’est pas à son coup d’essai dans ce type d’invasion au nom de sa sphère d’influence et de la protection des minorités russophones est, cette fois-ci, totalement mise au banc des coupables par l’Occident. Car, la dimension économique, géopolitique et géostratégique de ce conflit dépasse en importance celles de la Transnistrie, de l’Ossetie du sud et d’Abkazie par exemple. Par conséquent, dès le 2 mars, soit 6 jours après le début de l’invasion, une résolution votée à 141 voix pour, 35 abstentions et 5 contre par l’Assemblée Générale des Nations-Unies, condamne l’agression de Moscou et l’enjoint à retirer ses troupes. Le 7 avril, une autre résolution suspend la Russie du conseil des Droits de l’Homme aux Nations-Unies. La résolution a été adoptée par 93 votes pour, 24 votes contre et 58 abstentions. À noter que durant ces deux votes, parmi les pays refusant de condamner ou suspendre la Russie se trouvent l’Inde, la chine, le Pakistan, une grande partie des pays très importants en Asie ainsi que de nombreux pays africains.
 
À côté des condamnations des institutions internationales, les pays occidentaux ont imposé à la Russie des sanctions massives et inédites. Chaque salve est plus importante que la précédente. Dans leur opération punitive, elles invitent le monde à les suivre. Il faut à tout prix isoler la Russie, la faire devenir un paria sur la scène internationale. Jean Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères à l’époque, a trouvé les mots adéquats de l’état d’esprit Occidental : « nous allons mettre l’économie russe à genoux »
 
Le camp du bien contre celui du mal

La guerre est généralement tragique, dramatique et barbare. Elle l’est encore plus dans le cas d’une invasion d’un pays par une puissance étrangère. Mais quand l’Occident s’octroie le titre de détenteur du droit des bonnes invasions et se pose en moraliste anti-guerre en plus, beaucoup sont en droit d’être sceptiques. L’Occident qui a toujours régné en guerroyant a beaucoup plus de mal à trouver de suiveurs.
 
Dans le discours occidental, leurs invasions sont bienveillantes à l’égard des populations. Il est éternellement le camp du bien contre celui du mal. C’était pareil au temps des aborigènes et c’est encore le cas aujourd’hui. C’est lui qui établit ses propres critères. Car, son porte-étendard est la liberté et la démocratie. Tant pis pour les Iraniens, les Afghans et les Libyens s’ils récoltent la misère et le chaos. D’ailleurs, comme les Ukrainiens qui se font bombarder par « l’autocrate » Poutine, personne n’a demandé aux Libyens, Irakiens, Syriens, Afghans et Serbes s’ils ont voulu recevoir des bombes de la démocratie et de la liberté sur la gueule.
 
Pourtant l’Occident impérialiste, va-t-en-guerre, se demande-t-il pourquoi près de deux tiers de la planète refuse d’adhérer à ses velléités de mettre la Russie à genoux suivant la formule de Jean Yves Le Drian?
 
La condescendance de celui-ci est tellement énorme qu’elle lui cache la vue, l’empêchant de voir et comprendre le point de vue des autres. Ces derniers, souvent décrits comme non-civilisés, ont fini par comprendre que la promotion des valeurs de l’Occident est souvent un outil de sa domination. C’est par cette lecture qu’il faut comprendre la position de bon nombre de pays, surtout ceux de l’Afrique dont les plaies de la colonisation ne sont pas encore totalement cicatrisées. Ces pays, souvent victimes de guerre d’invasion, ne soutiennent pas en réalité l’invasion russe. Mais, ils trouvent leur compte dans leur posture à contrer l’Occident.
 
Une guerre avant tout entre l’OTAN et la Russie
 
La guerre en Ukraine est avant tout une confrontation entre l’OTAN, particulièrement entre les États-Unis et la Russie. Si auparavant, le commun des mortels ne l’aurait pu deviner, les spécialistes le savaient très bien. Mais, différentes déclarations de dirigeants occidentaux et russes ne laissent plus de place au doute. Lloyd Austin, chef du Pentagone, a clairement déclaré que l’objectif était d’affaiblir la Russie. Mais à quel prix pour les Ukrainiens ? Jean Yves Le Drian, actuel ministre français des Armées et ministre français des Affaires étrangères à l’époque, a tenu un discours similaire sur l’économie russe. Ce qui en dit long aussi sur les objectifs réels des actions occidentales. Donc, l’Occident n’est pas le « défenseur de la veuve et de l’orphelin ». D’ailleurs, la nouvelle doctrine de l’OTAN qui n’est plus uniquement transatlantique, mais également Pacifique, cristallise ce que les discours officiels appellent généralement du complotisme.
 
Pas plus tard que ce jeudi 7 juillet, Vladimir Poutine a mis l’Occident au défi de le vaincre sur le champ de bataille. Celui-ci, dans cette déclaration, préconise que le conflit en Ukraine s’inscrit dans un processus de rupture de l’ordre mondial unipolaire, dirigé par les Américains. Une discours qui trouve, paradoxalement, sa cohérence dans une déclaration du président américain même, le 21 mars dernier, devant un parterre d’hommes et de femmes d’affaires. « Il va y avoir un nouvel ordre mondial et nous devons le diriger. Et nous devons unir le reste du monde libre pour le faire », avait-il lancé. On peut encore s’interroger, la population ukrainienne doit-elle payer de sa vie pour les velléités géopolitiques de ces grandes puissances?
 
C’est dans ce bourbier, aux intérêts très connus, que l’Occident souhaite embarquer le monde contre le mal qu’il définit suivant ses propres critères très sélectifs et malléables. Le bloc qui a mené plus de guerre d’agression après la seconde guerre mondiale feint de s’interroger sur la raison qu’il n’est pas suivi par environ 2/3 de la population mondiale dans ses sanctions pour punir la Russie de son invasion de l’Ukraine.
 
Au contraire, de manière condescendante, il se pose en moralisateur et juge même ceux qui hésitent à rejoindre sa quête punitive. C’est lui qui définit les théâtres où l’on peut instruire les crimes de guerre ou pas. Le lapsus révélateur sur l’invasion de l’Irak par Georges Bush qui s’apprêtait à condamner Poutine est le témoignage palpable du caractère sélectif de cette morale. Si l’Occident a voulu le croire, certaines populations ne sont pas amnésiques. Elles sont devenues méfiantes à son égard. Il suffit de regarder les commentaires sur les émissions des grandes chaînes occidentales partagées sur YouTube. Les internautes, en majorité des Africains, ne sont pas du tout cléments. Mais comment oublier les supposées armes à destruction massive de l’Irak devant servir de prétexte à l’invasion américaine sans mandat de l’ONU ? Cette guerre entre 2003 à 2011 a fauché entre 104 000 à un million d’âmes. N’en parlons pas de la Libye qui fut jadis prospère, mais qui devient un véritable enfer à la suite de l’invasion « démocratique » de l’OTAN en 2011.
 
Toutefois, les Occidentaux ne se sont pas rendus compte qu’une bonne partie du monde a mal digéré ses aventures mortuaires de ces dernières décennies. Ainsi, beaucoup ne soutiennent pas la Russie dans sa guerre, mais ils refusent de s’aligner.

La désillusion des sanctions

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Utilisant la politique des sanctions depuis un certain temps pour mettre au pas certains dirigeants récalcitrants, les Occidentaux ne s’en sont pas privés contre la Russie. Avec beaucoup d’optimisme, ils y vont de toute force dans l’objectif de coincer Poutine et le forcer à reculer en Ukraine. Cependant, jusqu’à présent, c’est la désillusion. Non seulement sur le chaos que devraient engendrer ces sanctions dans l’économie russe, mais aussi sur le mécontentement populaire devant aboutir à une potentielle chute de Poutine par les sanctions.
 
En revanche, les effets boomerang et les contre sanctions des Russes mettent les décideurs occidentaux en difficulté. Les prix de l’énergie ne cessent de grimper, tandis que la sécurité énergétique de l’Europe n’est pas assurée. Eux qui avaient misé sur la transition énergétique et qui se sont érigés en champions du climat s’en remettent au charbon. C’est le cas par exemple de l’Allemagne dont la Russie a diminué ses approvisionnements en gaz d’environ 60 % ces dernières semaines. L’hiver pour plusieurs pays d’Europe suscite des craintes en matière de chauffage.
 
La Russie s’est révélée être un adversaire plus coriace que prévu. Non pas sur le plan militaire, mais sur le plan géopolitique et de la politique. Fort de ses réserves incommensurables d’hydrocarbures et de ses matières premières, la Russie semble impossible à devenir cet État paria tant souhaité. La grille de lecture occidentale a sous-évalué le soft power russe. Ce qui les a trompés sur les effets escomptés de leurs sanctions. Un soft-power qui est apprécié, non parce que le modèle russe serait le plus attractif, mais parce qu’il résiste à l’hégémonie américaine.

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