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La situation immonde des déplacés de Cité Soleil sur la place Hugo Chavez

(TripFoumi Enfo) – À quelques pas de l’aéroport Toussaint Louverture évolue une situation infrahumaine que les mots ne suffisent pas à décrire avec justesse. La détresse des centaines de réfugiés de Cité Soleil sur la place Hugo Chavez est écœurante. Ayant fui la guerre entre les coalitions des gangs armés dénommées « G-9 an fanmi e alye » et « G-PEP », ayant fait au moins 234 morts ou blessés entre le 8 et le 12 juillet, selon l’ONU, ils ont laissé leurs maisons pour se retrouver maintenant seuls, sans assistance sociale, sans nourriture, sans logements, en espérant au passage un petit regard des membres du gouvernement. Et, trois mois après, rien n’est fait, rien n’est dit et la galère continue pour ces laissés-pour-compte. 

Place Hugo Chavez, il est 10h du matin, ce jeudi 20 octobre 2022. Les réfugiés se sont réveillés moites, encore mouillés d’un des orages de nuit qui font le ménage ces jours-ci dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Des masures, des tentes, des maisonnettes construites avec du bois et des toiles rapiécées et des cartons qui servent de lit sont couverts d’humidité que le soleil va devoir sécher pour réduire le lot de problèmes de ces gens aux abois. Des ordures par-ci et par-là, l’odeur nauséabonde de matières fécales qui monte comme une fragrance aux nez de tous les occupants qui, malheureusement, ignorent totalement le dégât que cette odeur peut causer à leur santé. Certainement, d’autres soucis plus urgents occupent leur esprit. Voilà la situation descriptive de la place Hugo Chavez qui se trouve à un cheveu de l’Office National de l’Aviation Civile (OFNAC).

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Torse nu, épine dorsale ruisselante de sueur, un maillot entre ses mains qu’il essaie d’essorer pour enlever le surplus de sueur, larmes aux yeux, tennis déchirés, Evans qui vraisemblablement est en proie à la désolation avec son visage ébouriffé et rempli de tristesse, se lamente ainsi aux journalistes présents sur les lieux : « Mwen aprann gen yon dechoukay nan yon depo, mwen kouri ale lè m rive lapolis tire, mwen tonbe. Se pa mechan mwen mechan non, timoun yo gen twa jou nan menm la san manje. Mwen pa gen twòp chwa ». Son seul espoir de gagner du pain pour ses enfants en bas âge, même si c’est de manière indigne, s’envole comme une fumée et ne laisse aucune trace. Découragement, amertume et envie de se faire du mal, tels sont des mots qui peuvent résumer la situation dans laquelle se trouve Evans.    

Plusieurs pères de familles vivent la même situation douloureuse qu’Evans. Ils ne savent à quel saint se vouer. C’est le désarroi qui hante leur esprit. « C’est dur de regarder nos enfants mourir de faim. Ils violent nos filles sous nos yeux, ils tuent nos garçons s’ils refusent de prendre les armes, ils s’emparent de nos maisons sans notre approbation. Ce sont les conjonctures qui m’ont poussé à suivre mes voisins. Je ne vis pas, je suis un professionnel, j’ai eu mon bac. Je ne mérite pas ce qu’Haïti m’offre comme vie », lance amèrement Frigo, l’ami d’Evans, accroupi à proximité de sa petite bâche qu’il partage avec ses enfants. Evasif dans ses pensées qui se promènent çà et là, monsieur Frigo montre clairement qu’il en a assez de ce piteux état dans lequel il vit sur cette place où il y a harmonie entre les ordures, la mélancolie, la faim, la misère et l’atteinte à la dignité humaine.  

Non loin d’une tente faite en morceaux de tissus déchirés de toutes sortes, un bruit sec de marteau rythmé par le chant plaintif du « charpentier improvisé » qui s’exprime en sanglot interpelle les journalistes : « Je viens de Cité Soleil. C’est l’inondation et les détonations qui m’ont poussé à me réfugier sur la place, pour une meilleure vie. Je n’avais pas encore construit de maison ici, mais depuis une semaine la pluie tombe chaque soir, je suis obligé de faire un petit toit parce que le temps est menaçant », se plaint une victime de l’insécurité qui sévit à Cité Soleil. 

Comme des milliers de déplacés calamiteux entassés sur la place Hugo Chavez dans des minables abris en toile, Wilieta, 21 ans, nourrice d’une fillette, demande à l’Etat haïtien de jeter un coup d’œil à la misère des malheureux : « Mouche leta souple, voye je w gade nou, Ariel papa cheri pa kite fredi manje m. M pa kapab ankò, m ap mouri. M ap bay tete, bebe pa jwenn anyen. Li pa janm sispann kriye. Souf mwen ap koupe. Dwa imen, ministè sosyal souple di yon mo ». Un cri amer qui explique comment la vie des réfugiés sur cette place est inhumaine et l’amertume se trouve au centre des déclarations et plaintes.  
          
En Haïti, quasiment rien ne fonctionne si l’on enlève l’industrie très rentable des gangs qui sèment la terreur dans toutes les sphères du pays depuis quelques années. Confrontés à différentes crises politiques, économiques, sociales, les Haïtiens sont à bout de souffle. En plein 2022, les enfants de la première république noire indépendante du monde sont en proie à tellement de maux qu’on se demande si la vie existe vraiment en Haïti. La situation abracadabrante des réfugiés sur la place Hugo Chavez en dit long et est un élément en plus qui s’ajoute au lot de problèmes et de calamités et, malheureusement l’État, à travers ses diverses agences qui s’occupent du bien-être social, du respect des droits des personnes dans leurs diverses composantes, brille par son absence. Rien n’interpelle la conscience de ces dirigeants. La vie ici-bas devient un non-sens. Et même les besoins préliminaires sont considérés comme des luxes en Haïti. 
 
À un moment où le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) annonce une résurgence spectaculaire des cas de choléra dans le pays faisant déjà des morts surtout à Cité Soleil, la situation déjà délétère des Soléens sur la place Hugo Chavez devient encore plus intenable. Privés d’eau potable, de nourriture, de logements adéquats…, ces gens sont plus enclins à la vulnérabilité due à cette maladie qui refait surface pour troubler un peuple déjà tourmenté par diverses choses. Et, de l’avis d’un responsable de ce camp de fortune qui a parlé aux journalistes, il a fait comprendre ce qui suit : En raison de la mauvaise qualité de l’eau consommée, de nombreux enfants sont tombés malades. Dans la plupart des cas, ils ont de la diarrhée et de vomissements ». Donc, il est clair que le droit à la santé de ces réfugiés qui devait être garanti se trouve emprisonné.

À entendre cette jeune femme de 23 ans, mère de trois enfants, on comprend la complexité des tourments auxquels font face les déplacés quotidiennement : « Je suis une victime, je suis l’enfant de Cité Soleil, j’habitais à Brooklyn, l’un des 34 quartiers de la commune . Il n’y a pas assez de toilettes pour que ces milliers de personnes puissent déféquer normalement. Certains le font dans des sachets. Je vous en prie l’Etat haïtien, arrêtez de nous traiter comme des chiens, nous sommes des humains comme vous. Même un chien a un toit pour dormir. Si on secoue une branche d’arbre avec une mouche, la mouche a la possibilité de chercher d’autres horizons. Nous, les réfugiés, nous n’avons pas d’autres choix que de rester sous l’arbre », se lamente la vingtenaire qui n’en peut plus de cette mauvaise condition. 

Chassés de manière brutale de leurs maisons par des bandits lourdement armés sous les yeux passifs des autorités étatiques, garantes des vies et des biens des citoyens, les réfugiés du camp de fortune Hugo Chavez ne vivent pas. Ils se trouvent lamentablement dans des états infrahumains qui interpellent la conscience de tout un chacun. Atteints dans leur dignité humaine, ces gens réclament un minimum d’humanité et de décence. Ils lancent un cri d’alarme auprès des autorités étatiques et non étatiques, auprès des organismes des droits humains et non gouvernementaux pour leur porter assistance dans cette galère qu’ils vivent quotidiennement depuis tantôt trois mois. Que Dieu leur vienne en aide !
                                                                                    
On protège l’identité des personnes interviewées pour la rédaction de cet article en ne mentionnant pas leurs noms.
            

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