Haïti

« Je suis un homme… »

Chronique – Quand vous prenez un tap-tap ou un taxi à Port-au-Prince, vous avez l’opportunité d’écouter une kyrielle d’histoires, les unes plus légendaires que les autres. Pire, les chauffeurs de taxi, même s’ils viennent à peine de vous rencontrer, peuvent presque tout vous déballer. De véritables voix à raconter.

J’ai rendez-vous avec quelques amis à la ruelle Vaillant. Ce dimanche après-midi, j’ai laissé ma petite maison, située dans le tréfonds de Port-au-Prince, pour enfin mettre le nez dehors, plus d’un mois depuis la période du désespoir qui enveloppe le rêve des Haïtien.ne.s. Première remarque : les rues sont quasi vides. Bars, hôtels, pompes à essence, commerce informel, tout EST fermé. Couvre-feu ? Un silence s’abat sur la ville alors que le soleil n’était pas encore prêt à quitter le ciel d’Haïti… Quelques rares curieux, je dis curieux (le mot est bien choisi), s’alignent en vrac sur les trottoirs, regardant, avec des yeux vitreux, çà et là. Des zombies en plein après-midi à Port-au-Prince ? Un petit peu froussard. Moi. Mes cheveux tressaillent, et je commence à avoir la chair de poule (littéralement). Totalement paniqué, j’ai dû carrément me planquer pour attendre l’arrivée d’un taxi. Un son s’entend de loin. Et c’est un taxi qui s’en vient. Un « Pssss ! » renforcé d’un signe de la main pour arrêter ce vendeur de service. « Pour aller te déposer là-bas, il te faut 500 gourdes, car on achète le gallon de gazoline à 3500 gourdes », me lança-t-il. « Me déposer à environ une vingtaine de minutes de marche de mon itinéraire final ! » me suis-je dit. Ah !!! Je reste encore en attente d’un autre taxi, laissant ainsi partir le premier. Une demi-heure plus tard, une petite voiture, un peu éraflée, dribblant (oui, le mot est bien choisi) quelques carcasses de voitures et piles d’immondices jonchant le pavé, fait son apparition. Je lui fais signe d’arrêter.

  • Le prix s’il vous plaît ?
  • C’est 200 gourdes.

Je lui ai proposé 150 gourdes. Il a acquiescé de la tête. Un peu malgré lui. Une fois installé, je prends mon téléphone comme d’habitude pour faire passer le temps et rester en contact avec mes amis avec qui j’ai rendez-vous. La voiture n’est pas aussi « discrète » que moi. Hormis le moteur qui fait du bruit, le chauffeur, arborant une casquette d’ « odyanseur », raconte des histoires pêle-mêle. À ses côtés, une fille. À qui il adresse une pluie de questions, sans répit.

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  • N’est-ce pas ?…. Si c’était toi, tu ferais pareil ? Que penses-tu de tout ce je que viens de dire ?

Au niveau de Turgeau, la fille descend du véhicule, sans dire le moindre mot. Ni « merci » ni « au revoir ». On dirait qu’elle est… délivrée ! Après, l’homme se tourne vers moi, car il lui faut une proie. Ses histoires se poursuivent donc…

« J’ai une petite amie. La semaine écoulée, je lui ai donné de l’argent pour me faire à manger, car, ma femme, elle, ne vit plus en Haïti. Alors que la cuisson était en cours, moi, ayant une faim de loup, j’ai dû m’en servir un peu. Elle s’en est prise à moi, me reprochant de n’avoir pas respecté mon statut d’homme. « Oh wi, m pa t dwe vin drese manje a sou dife a. M pa fè wòl mwen kòm gason. Sa se visye sa rele. Lè m di w sa, fanm nan joure m menn. Ah m kite fanm nan wi menn pou frekan. Kounya la a, m fenk gen yon ti grenn la. Jodi a nou renmen papa… » Je ne pouvais pas vivre avec elle, elle est grossière. C’est moi qui fais bouillir la marmite. De plus, je suis un homme. Pourtant elle n’était pas du tout gentille avec moi. J’ai donc rompu avec elle. »

Moi, sans piper mot, je continue à écouter ce chauffeur boursouflé. L’homme semble ne pas vouloir lâcher l’affaire. À chaque coup d’œil sur l’écran de mon téléphone, il attire de nouveau mon attention. Il rit pour je ne sais quoi. Il rit fort au volant. Encore une autre histoire. Il expose sa grande virilité et le droit naturel d’être un mal dominant.

«Mon frère, moi, je suis un peu drôle dans ma façon d’être, oui. Après mes repas, je dois des rapports sexuels. C’est comme ça que je suis. Même si la femme n’a pas envie, il faut qu’elle me donne le trou… J’aime bien le faire. Après avoir bu mon « gwòg », c’est plus compliqué pour elle. Un seul tour ne suffira pas pour moi. Je dois faire au moins deux tours. Je dois la voir fatiguée après le coït ».

Nous sommes arrivés. Je lui remercie pour m’avoir déposé. Le temps pour moi d’ouvrir la porte, il débute une nouvelle histoire… Ça parle encore de la femme. Fatigué d’écouter ses sornettes, je fais un signe pour lui dire que mes amis m’attendent. Alors, il dit « OK baz mwen ». Mais, en marchant pour rejoindre mes amis, je me demande comment un homme peut-il croire qu’il est tout naturel pour sa femme d’être disponible pour lui à toute heure. Je me demande comment dire à un homme comme celui-ci qu’une femme n’est pas un objet à trous pour satisfaire les ébats des hommes. Ses histoires bourdonnent dans ma tête encore. Encore et encore. Malheureusement, j’ai raté l’occasion de lui faire savoir tout ça…

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