Éditorial

Éditorial | La chasse aux Haïtiens s’intensifie en République Dominicaine, et pour Ariel Henry « tout est sous contrôle »

(TripFoumi Enfo) – Littéralement, c’est une chasse intense qui se met en place contre les immigrants haïtiens en République Dominicaine. Depuis plusieurs semaines, les médias dominicains et les réseaux sociaux regorgent d’images de déportations massives, de bastonnade, d’Haïtiens ligotés, attaqués dans leurs véhicules, dans les rues ou dans d’autres espaces publics et privés. Constatant ces images, dont la plupart sont authentiques, il est aisé de conclure que l’imagination de nos voisins pour déshumaniser leurs semblables à la peau foncée de l’autre côté de l’île est terriblement fertile.

Parallèlement, les témoignages sur des descentes en plein milieu de la nuit afin de cueillir les Haïtiens à leurs domiciles, même dans leur sommeil, sont devenus légion. Cet acharnement contre l’immigration haïtienne est inédite, selon Carl-Henry Petit-Frère, Coordonnateur a.i du Groupe d’Appui aux Réfugiés et Rapatriés (GARR). Alors que cette partie de l’île est devenue l’Eldorado pour des milliers d’Haïtiens fuyant l’insécurité des gangs, ces dernières années, elle s’est brusquement transformée en un véritable abattoir à Haïtiens, augmentant l’angoisse et le désarroi de nos compatriotes. Donc, comment comprendre cette politique agressive du président dominicain, Luis Abinader, contre l’immigration haïtienne ? Cependant, bien qu’il soit toujours apte à communiquer rapidement sur les moindres événements de ce genre concernant d’autres qui se produisent à l’international, le gouvernement d’Ariel Henry ne s’est officiellement prononcé que très tardivement sur la situation des citoyens haïtiens, suite à beaucoup de pressions de l’opinion publique et d’innombrables critiques. Comment expliquer ce mutisme du Premier ministre de facto et ses collaborateurs sur le sort de ces Haïtiens ? Peut-être que dans leurs têtes tout est sous contrôle ?

Haïti étant devenue, à côté de l’Ukraine, le centre d’attention du monde à cause de la crise sécuritaire et humanitaire qui sévit dans le pays ces derniers temps, l’ONU, par la voix de Volker Türk, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, avait demandé aux pays de la région, notamment la République Dominicaine, de surseoir au rapatriement forcé d’Haïtiens. Et, face à la sourde oreille de l’administration du président Luis Abinader, le Diplomate a réitéré sa demande et exprimé ses inquiétudes. « Il y a une semaine, j’ai demandé que les expulsions vers Haïti cessent, étant donné les crises humanitaires et des droits de l’homme auxquelles le pays est confronté. Je suis troublé de constater que les retours forcés d’Haïtiens depuis la République dominicaine vers Haïti se poursuivent », a-t-il dénoncé.

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Cependant, il va falloir plus que cela pour freiner cet élan de Luis Abinader que plus d’un qualifie de xénophobie et de racisme anti-haïtien. Au contraire, le docteur en économie a tenu à recadrer le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme. Qualifiant les propos de Volker Türk « d’inacceptables » et « d’irresponsables », il lui a rappelé que la politique migratoire de chaque pays relevait de son gouvernement.

D’ailleurs, pour le signifier, le flux des déportations en Haïti a augmenté depuis son premier communiqué de dénonciation. Rien que pour ce mois de novembre, 10 000 Haïtiens sont déjà rapatriés de force par les autorités dominicaines, selon le GARR. Des statistiques qui sont en passe de battre les chiffres hallucinants du mois d’octobre qui s’élevaient à 15 000. Selon des informations rapportées par un média dominicain, Listin Diario, Venancio Alcántara, le directeur général de la migration, a indiqué, le lundi 15 novembre, que depuis son arrivée à l’institution en août de cette année, quelque 60 000 étrangers en situation irrégulière, pour la plupart des Haïtiens, ont été rapatriés.

Les caractères objectif et systémique du racisme anti-haïtien de la démarche abinadérienne

Face à l’ampleur de la situation, les États-Unis ont émis une alerte destinée aux citoyens américains voyageant en République Dominicaine. Dans son message, l’ambassade des États-Unis dans ce pays affirme que ses citoyens ont subi des traitements préjudiciables en fonction de la couleur de leur peau. Certainement, parce que les agents de l’immigration dominicaine catégorisent les individus en fonction de leur couleur de peau. Et, une fois qu’une personne est noire, dans leur imaginaire, il est un Haïtien. Par conséquent, tout peut lui être infligé comme traitement.

De même, selon les dires du Coordonnateur a.i du GARR sur les ondes de la Radio Télé Pyramide, les autorités dominicaines ont procédé à des déportations de leurs propres concitoyens ou d’autres étrangers, uniquement parce qu’ils sont noirs. En plus des Haïtiens qui se sont établis en République Dominicaine depuis des décennies. Certaines des personnes expulsées n’ont en réalité aucune connaissance d’Haïti et ne parlent que l’espagnol.

Il est clair que cette chasse d’ampleur inédite des Haïtiens chez nos voisins n’est pas anodine. Des campagnes préalables de haine anti-haïtiennes ont été initiées par des entités politiques dans le pays, selon des observateurs. Bien que cette frange de partis politiques appartiendrait à l’extrême droite ultra-nationaliste dominicaine, mais l’anti-haïtianisme est fédérateur en République voisine. Elle permet de gagner, d’être réélu, car elle renforce les bases électorales.

Le dossier haïtien utilisé par Luis Abinader à des fins de politique intérieure ?

Le gouvernement de Luis Abinader, qui s’est progressivement confirmé comme un pouvoir d’extrême droite, déclare ouverte la chasse aux Haïtiens. Mais, la bonne santé économique de son pays et le taux de popularité du leader du parti révolutionnaire moderne laissent peu de place aux réflexions de certains observateurs prétendant que les agissements de Luis Abinader sont en réalité voués à cacher un certain échec sur le plan intérieur. Alors qu’il jouit d’une popularité de 70%, selon le magazine américain Americas Quarterly, son pays fait partie des rares de ceux ayant connu une reprise économique réussie au début de la pandémie. Une dynamique qui s’est maintenue malgré la guerre en Ukraine qui s’en est suivie.

En outre, représentant 8% de son PIB, le tourisme est un des pilliers de son économie. Et, selon l’Association du transport aérien d’Amérique latine et des Caraïbes (ALTA), ce pays arrive en tête des trafics avec une croissance de 124% durant le mois de septembre de cette année par rapport à celui de 2019.

Cependant, il y a un couac qui pourrait nuire à Abinader dans son bilan. Le nom de celui qui s’est présenté comme le champion anticorruption a été publié dans le scandale des Pandora papers. Faute de pouvoir tenir ce statut, la carte du nationalisme anti-haïtien serait-il un atout pour faire de l’ombre à ses détracteurs ?

Le risque d’atteindre le point du non-retour

Comme une plaie refusant de se cicatriser, la haine anti-haïtienne semble n’avoir perdu un iota de l’époque « Perejil ». Ce massacre qui a vu l’assassinat de plusieurs dizaines de milliers d’Haïtiens en République Dominicaine à proximité de la frontière, sous la direction de Rafael Leónidas Trujillo Molina.

Bien que 1937 soit différent de 2022, les approches abinadériennes pour contrer l’immigration haïtienne soulèvent des inquiétudes assez pertinentes. En plus de déployer toutes ses forces, notamment son armée et les agents de l’immigration, les autorités dominicaines utilisent des pratiques faisant totalement fi des droits humains. Contrairement aux droits de l’immigration, une déportation massive d’enfants, souvent séparés de leurs parents, est constatée.

En plus des pratiques humiliantes envers les migrants haïtiens, certains de ces derniers sont décapitalisés par la méthode mise en place par les Dominicains. Lorsqu’ils sont arrêtés en pleine rue ou même chez eux, ils sont déportés sans pouvoir récupérer leurs biens. Au contraire, des témoignages rapportent que les agents de l’immigration volent tout ce qu’ils peuvent la plupart du temps.

D’autres actions rapportées font grandir la peur d’atteindre un point de non-retour. En plus des agents de l’ordre, les Haïtiens se font attaqués en pleine rue et à leurs domiciles par de simples citoyens, probablement ultra-nationalistes. Même embarqués dans des véhicules de l’immigration, nos compatriotes sont pris à partie. À cela, il faut ajouter les images de torture.

Par conséquent, si ces pratiques continuent et que la République Dominicaine ne traite pas la question de l’immigration haïtienne avec dignité, la situation peut s’empirer jusqu’à atteindre un point de non-retour.

Le silence des autorités haïtiennes

Le silence des autorités haïtiennes face aux déboires des expatriés haïtiens en terre voisine devrait normalement nous indigner. Mais, ce serait oublier à quel gouvernement nous avons affaire. En effet, bien que notre Premier ministre de facto soit toujours apte à tweeter automatiquement dès qu’il s’agit d’événements étrangers, mais le drame haïtien en République Dominicaine l’a laissé de marbre pendant près d’un mois.

Pas même l’alerte d’un ancien parlementaire sur de potentielles exécutions expéditives contre les Haïtiens, hors de la vue des caméras dans certaines campagnes dominicaines n’a su faire bouger notre Ariel Henry ou un seul de ses collaborateurs du gouvernement. De même pour les images de torture et de destruction de maisons des immigrés haïtiens.

Il aura fallu attendre jusqu’à ce lundi 21 novembre, suite à d’innombrables critiques, pour avoir enfin une note de dénonciation des péripéties haïtiennes chez nos voisins dominicains. Et, il va falloir certainement patienter une éternité pour voir l’État haïtien entreprendre de réelles actions pour secourir nos compatriotes. Car, comme l’a affirmé notre ministre des Affaires étrangères, Jean Victor GÉNÉUS, devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, dans la tête du gouvernement d’Ariel Henry « tout est » sûrement « sous contrôle ».

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