Politique

La culture haïtienne au regard de la politique : analyses, enjeux et conséquences

(TripFoumi Enfo) – Pour une définition plus ou moins variée, la culture haïtienne est considérée comme un mélange éclectique d’éléments  africains, Taïnos et Européens, dérivée de la colonisation française de Saint-Domingue et à l’importante population africaine réduite en esclavage, comme en témoignent la langue, la musique et la religion, etc. La culture, dans un sens plus large, englobe de très larges aspects de la vie en société : les techniques utilisées, les mœurs, la morale, les modes de vie, le système de valeurs, les croyances, les rites religieux, l’organisation de la famille, la façon de s’habiller etc.

Notons que la culture offre également le moyen d’exprimer sa créativité, de se forger une identité propre et de renforcer ou de préserver le sentiment d’appartenance à la communauté. Les expériences culturelles offrent des occasions de loisir, de divertissement, d’apprentissage et de partage d’expériences avec d’autres. Entre autres, la culture est notre façon de nous adapter non seulement à l’environnement, mais aussi aux autres. Même si une partie du comportement est influencée ou déterminée par la dimension génétique, les hommes créent des entités symboliques qui existent au-delà de chacun et de tous.

En ce qui concerne Haïti, elle se caractérise par une grande richesse culturelle : la créativité des artistes (même si on peut remettre en question certains d’entre eux), le patrimoine culturel et la diversité des expressions culturelles jouent un rôle important pour la mémoire et la vitalité du peuple. Tout cela constitue le ciment fondamental de la cohésion sociale du pays.

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Cependant, il y a lieu de se demander, au regard de la politique haïtienne : Peut-on penser la culture hors de ses enjeux politiques, et la politique hors de ses déterminants culturels ? C’est important qu’on se le dise, si l’on doit abstraire la culture des rapports de pouvoirs ? Aujourd’hui plus que jamais nous devons solliciter les analyses de Gramsci quant au rôle de la culture dans la détermination du rapport d’hégémonie politique. Nous devons aussi regarder les analyses des philosophes de l’école de Francfort quant au poids politique des industries culturelles. Car l’opinion profane paraît désormais convaincue que les médias de masse et les industries de l’imaginaire constituent, conjointement, le plus puissant vecteur des représentations culturelles et des représentations politiques.

Par ailleurs, les acteurs politiques en Haïti manifestent régulièrement un tropisme d’assimilation entre les choix politiques qu’ils opèrent et la réception culturelle de ces choix par les citoyens-consommateurs auxquels ils s’adressent, comme s’ils souscrivaient sans le savoir à la théorisation althussérienne des « appareils idéologiques d’État ». Cette éventuelle confusion entre culture et communication est au cœur des enjeux politiques : les industries culturelles tendent à réduire la culture à une simple « industrie des loisirs » dont les articles sont « consommés par la société comme tous les autres objets de consommation ».

Il faut dire que s’interroger sur les enjeux politiques de la culture, ou sur la culture comme enjeu politique, implique d’abord d’identifier la culture ici en cause selon un questionnement empirique, émancipé de toute prétention théoriciste. Ainsi, la distinction, désormais classique, oppose d’une part une conception « savante » de la culture, celle de la culture légitime, correspondant à une conception esthétique de celle-ci, et,  d’autre part, une conception anthropologique, relative à l’ensemble des pratiques sociales, des manières de vivre d’une société déterminée, Pour citer Bourdieu, 1979 ; Grignon et Passeron, 1989, des auteurs qui ont déja travaillé sur la question.

En analysant la première conception, nous devons comprendre que c’est la plus exigeante, relative à la fréquentation des œuvres d’art, correspondant à des enjeux politiques spécifiques et, d’abord, à celui, essentiel, de l’accès aux œuvres du plus grand nombre des citoyens. Problématique classique de la « démocratisation de la culture ». Et malheureusement en Haïti, nous n’avons aucune politique culturelle.

Ce qui diffère la deuxième conception de la première, elle ne semble guère poser des problèmes spécifiques en termes d’articulation entre culture et politique : l’ensemble des « coutumes » d’une société, façonnés par l’histoire, le territoire, la langue, la religion… participe, génériquement, de la culture de ladite société, qui peut, indifféremment, manifester ou non des signes démocratiques. La culture n’y paraît guère dissociable de l’identité « politique » des groupes concernés. Ainsi, la question politique est alors celle de la « diversité culturelle », c’est-à-dire de la cohabitation des cultures, hors de toute hégémonie de l’une d’entre elles.

Nous devons aussi considérer les différents obstacles qui freinent l’accès aux œuvres. Ils peuvent être de diverses natures : obstacle territorial, requérant des politiques d’aménagement du territoire pour l’implantation des équipements culturels, obstacle financier nécessitant des politiques tarifaires non prohibitives, mais surtout obstacle symbolique lié à ce que Bourdieu qualifie de « capital culturel » et à la transmission de celui-ci à un petit nombre d’héritiers ayant le privilège distinctif de l’accès aux formes légitimes de la culture classique. Telle est bien la première interpellation du rapport culture et politique, fondant les politiques publiques sur un objectif de démocratisation.

De tels enjeux politiques de démocratisation impliquait aussi un investissement de l’éducation nationale dans les enseignements culturels et artistiques, dont on sait, hélas, qu’il n’a jamais existé en Haïti, et peut être qu’il n’existera jamais. Toute politique éducative et culturelle de masse peut permettre l’accès à la « haute culture ». Une culture savante, éclairée, par nature élitaire. Une telle réalisation ne devrait évidemment pas être transposable à la « diversité culturelle » conçue à l’échelle mondiale, mais pourrait mieux nous aider à apprécier notre culture dans toutes ses formes et être sélectifs dans nos choix de consommateurs.

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