Qui ira jeter des fleurs au Pont-Rouge ?

17 octobre 1806-17 0ctobre 2020 voilà déjà 214 ans depuis l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, le père de la nation, au Pont-Rouge. Ce fils d’esclave qui a fait l’indépendance aux côtés des autres généraux de l’armée indigène pour libérer l’île d’Haïti du joug de la domination blanche. Plus d’un siècle après, le pays peine à se construire. La mémoire de l’Empereur continue à être traînée dans la poussière, la boue de la honte.

« Qui ira jeter des fleurs au Pont-Rouge ? », ce poème, de René Philoctète, paru dans le recueil « Caraïbe » en novembre 1995 aux éditions Mémoire, soit quatre mois après sa mort. dit toute la douleur du poète devant la déchéance et le désarroi dans lequel est plongé le peuple haïtien. L’une des plus grandes aventures de l’écriture du XXe siècle, écrit Rodney Saint-Éloi dans la note de l’éditeur. Comme pour signifier toute la dimension poétique de l’œuvre. En effet, « Caraïbe » est un livre qui se lit à chaque battement de cœur, chaque clignement des yeux avec cette envie, cette sensation de ne jamais quitter l’univers de cette « mouvance gigantesque », ce périple printanier qui met les voix du monde aux pieds de nos portes.

En effet, le dernier poème du recueil oscille entre colère et regret. Devant tant d’opprobres, tant de mesquineries, de vilenies et d’autres comportements suicidaires qui certainement entravent nos idéaux patriotiques. Il se lamente sur le sort réservé à Dessalines. En l’espace d’un siècle, le pays a connu trois occupations. Notre souveraineté est foulée aux pieds. Aujourd’hui, nous sommes à l’heure de l’occupation maquillée. Déguisée ou plutôt douce. Ou encore humanitaire. Humanitaire. Un mot fourre-tout, de nos jours, dans le contexte haïtien. Et c’est cet humanitaire qui nous tue à petit feu.

Le 17 octobre est une date symbolique. C’est la date de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines. L’Empereur. Le fondateur de cette nation pathétique, aujourd’hui en péril. On se souvient quelquefois de cette date, presque insignifiante à nos yeux ou plutôt aux yeux de ceux qui nous gouvernent. Malheureusement ici, nous n’avons pas la mémoire des dates. Nous sommes des amnésiques. Si vrai qu’une fois le ministère de l’Éducation nationale avait jugé bon de ne pas compter le 17 octobre au nombre des jours fériés dans le calendrier scolaire. C’était au cours de l’année académique 1999-2000. Une simple omission, avait-on pris le soin de préciser, sans la moindre gêne, devant les protestations des uns et des autres, en particulier les syndicats d’enseignants et les simples citoyens.

Ce poème dit toute la frustration du poète face à l’hypocrisie des uns et des autres par rapport à cette date. Que peut-on offrir à l’Empereur aujourd’hui avec la présence des bottes étrangères sur le sol dessalinien. Avec quelle fierté et quel sentiment patriotique le président va-t-il célébrer ou commémorer la vie et la mémoire de cet homme au front haut levé vers le soleil, la tête altière ? Ce guerrier intrépide et téméraire que l’humanité peut-être n’oubliera jamais. Même si nous avons la mémoire courte, aime-t-on souvent à répéter, même si nous continuons à commémorer la mémoire de l’empereur dans la honte, Philoctète nous prévient que la nuit n’accouchera pas le jour dans cette cacophonie qui ne dit pas son nom.

Qui ira donc jeter des fleurs
au Pont-Rouge , à Vertières , au Champ de Mars ?

Les offrandes coulées dans la honte blessent, les yeux ne portent pas le printemps si la nuit n’annonce pas l’aurore prévue tant de bruits arrimés sur nos têtes le ciel se rétrécit
tant de jeux sévères dans nos rues
les enfants vieillissent.

Moi, je maudis le manège qui sabre
qui sourit qui bénit et qui tue qui donc l’opprobre au front ose jeter des fleurs à Vertières au Pont-Rouge
les dieux habitent des vertiges
où n’entrent pas les flétrissures.

René Philoctète, « Caraïbe », éd. Mémoire, 1995, 64 pages.

Dieulermesson PETIT FRERE
[email protected]

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