Fuite des cerveaux haïtiens et ses effets sur l’administration publique haïtienne

(TripFoumi Enfo) – Pour certains, la fuite des cerveaux haïtiens n’a pas d’effets trop importants sur l’administration publique haïtienne. Pour d’autres, elle prive cette dernière de son efficacité. Afin d’apporter une réponse définitive à cette préoccupation, un bilan des effets réels de la fuite des cerveaux s’avère nécessaire. Ce qui nous porte à formuler la question de recherche suivante : dans quelle mesure la fuite des cerveaux influe sur l’efficacité de l’administration publique haïtienne ?

Dans ce petit travail, nous nous fixons l’objectif principal suivant : étudier la question de la fuite des cerveaux et ses impacts sur l’administration publique
haïtienne. Et trois objectifs secondaires : montrer la complicité de l’Etat haïtien dans le phénomène de la fuite des cerveaux ; présenter un état des lieux de l’administration publique haïtienne ; faire ressortir le niveau d’inefficacité de l’administration publique haïtienne à travers ses interventions.

Les différentes études réalisées sur la fuite des cerveaux haïtiens montrent que ce phénomène est étroitement lié avec la dictature duvaliériste (Toffolon, 2016 ). Dès la fin de 1950, face aux répressions et persécutions politiques exercées par le régime en place, les cerveaux n’auront d’autre choix que de quitter le pays. C’est donc dans cette période qu’Haïti enregistre sa première émigration de personnels qualifiés vers New York, Boston et Chicago tout d’abord (Laguerre, 1984), puis vers Montréal (Déjean, 1978). Les années 60 seront marquées par le départ de médecins, infirmières, enseignants, administrateurs, techniciens, etc. Entre 1959 et 1967, près de 300 techniciens et professionnels émigrent chaque année (Weil et al, 1973). En 1969, seulement 3 des 246 diplômés de la Faculté de Médecine de l’Université d’Etat d’Haïti, entre 1959 et 1969, pratiquaient dans le pays. En 1970, il y avait plus de médecins haïtiens à New York ou à Montréal qu’en Haïti même (King, 1980).

Après 1970, un certain nombre d’Haïtiens qualifiés se rendront à Cuba,en Amérique latine, en Europe, en Chine rouge, en Afrique. L’Organisation des Nations Unies (ONU) se paiera même le luxe de recruter un nombre important d’experts en Haïti pour aller assurer le développement de certains Etats d’Afrique. Sous la complicité des Duvaliéristes les gouvernements africains délègueront même leurs propres recruteurs en Haïti (Icart,1987). Vers le milieu des années 70, 80% des professionnels haïtiens se trouvaient déjà à l’étranger. L’OEA et l’ONU avaient plus d’économistes haïtiens sur leurs listes de paye que le gouvernement haïtien » (Ibidem). À partir des années 1990, les causes de départ seront multiples : la frustration, la déception, le chômage, le manque de perspective d’avenir, les crises politiques aigues, l’insécurité (physique et sociale), le faible niveau de salaire, en particulier du salaire minimum très bas.

En 2011, on constate la supériorité du taux d’émigration des travailleurs très instruits par rapport au taux d’émigration total en Haïti : il atteignait 75 % . Qui plus est, ils ont l’âge compris entre 15 et 64 ans, c’est-à-dire âge de travailler. Avant de quitter Haïti, plus de la moitié d’entre eux faisait partie de la population active (Lenouvelliste, 2018). La réalité d’aujourd’hui, selon Saulo Neiva, directeur du bureau régional de l’Agence Universitaire de la Francophonie, (AUF), 85 % des étudiants diplômés en Haïti finissent par quitter le pays (Lenouvelliste, 2019). La plupart se rend en Amérique du Sud. Force est de mentionner qu’ils sont bien aidés par l’État haïtien qui leur facilitent l’accès à un passeport en deux temps trois mouvements, au lieu de les recruter pour renforcer l’administration publique haïtienne.

Une administration publique inefficace composée de 83 000 fonctionnaires dont 32 000 ont atteint l’âge de la retraite (Lalime, 2018). Une administration qui, selon le Conseil National de la Réforme Administrative,n’est ni une administration de service ni une administration de proximité (Lenouvelliste, 2020). Une administration publique disposant de moins de 5 % de fonctionnaires détenant une licence, dès lors souffre d’un manque criant de ressources qualifiées, selon ce qu’a révélé monsieur Josué Pierre-Louis, ancien coordonateur général de l’Office de Management et des Ressources Humaines (Lenouvelliste, 2018). Car nombreux sont les cadres de cette administration accueillis par le Canada à travers son programme de résidence permanente aux travailleurs qualifiés. Ces personnes, pour la majorité, quittent le pays avec leur famille (Pierre, 2014).

Ce qui constitue un énorme manque à gagner pour le développement du pays dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques publiques. À cet aspect, au cours des trente dernières années aucun projet d’envergure n’a été mis en branle par l’État Haïtien. Tous les secteurs de la vie nationale font face à un manque criant de ressources humaines qualifiées. La diplomatie haïtienne est transformée ces dernières années en un hallucinant repaire d’oisifs et de privilégiés sans qualités intrinsèques pour la plupart (Lenouvelliste, 2018). Sont en fonction dans le système de santé haïtien seulement 911 médecins, 3018 infirmières et 62 dentistes pour plus de 13 millions d’habitants (Loop, 2017). Sur les 24 000 professeurs que compte le système éducatif haïtien, assurant les cours dans les lycées, 10 000 sont des absentéistes qui perçoivent leur salaire grâce au système de paiement effectué par virement bancaire (Lenouvelliste, 2017). Un très grand nombre n’a pas été nommé à la suite de concours et ne connaît pas la route de l’Ecole Normale Supérieure . Ce sont plutôt des nominations partisanes faites sur l’intervention des députés/sénateurs, sans vérification de leurs compétences (UNNOH…).

Cette migration internationale du capital humain qualifié d’Haïti ne laisse tellement intacte la fonction publique, à telle enseigne que la Banque interaméricaine de développement (BID) a approuvé dix millions (10) de dollars US à Haïti pour un programme destiné à attirer les cadres de la Diaspora vers le secteur public. C’est une « action visant à lutter contre la fuite des cerveaux, à développer la fonction publique et à améliorer l’efficacité du Gouvernement », suivant les propres termes du communiqué de presse de la BID (Jean, 2011).

En tenant compte de tous ces employés de la fonction publique n’ayant pas le niveau licence, mais dont leur poste le nécessite, la fuite des cerveaux haïtiens suffit-elle pour expliquer l’inefficacité de l’administration publique?Ce phénomène à lui tout seul ne peut élucider la dégradation de l’administration publique en matière de performance. Ne convient-il pas d’analyser les modes et procédures de recrutement dans la fonction publique haïtienne ? Selon le décret de 2005 sur la fonction publique, aucun agent public ne peut être engagé que par voie de concours et autres conditions
prévues par la constitution et par le présent décret, à l’exception des agents publics vacataires et journaliers et des étrangers auxquels l’administration peut faire appel. Or, le coordonnateur de l’OMRH Josué Pierre-Louis objecte que, nombreux sont les gens qui sont parvenus à occuper des postes dans les institutions étatiques sans passer par voie de concours (Loop, 2018). Ils sont nommés grâce à leurs accointances politiques. D’où la politisation de la fonction publique.

Pour conclure, nous ne pouvons nier le fait que la fuite des cerveaux a un impact négatif sur l’administration publique haïtienne vu que certains cadres, en quête d’une vie meilleure, ont dû migrer. Cependant la politisation de la fonction publique en constitue le mal-être.Pendant que beaucoup de jeunes ayant bouclé leurs études universitaires sont au chômage, en témoigne le nombre de licenciés ayant participé au concours organisé par l’Office de Management et des Ressources Humaines en 2017, ils étaient plus de deux mille (2 000) à y prendre part pour la sélection d’une cinquantaine, les nominations partisanes, le copinage et le népotisme continuent à s’ériger en normes. Dès lors privent l’administration publique de sa possible contribution au développement du pays. Pour y remédier, sa réforme, passant par le respect scrupuleux des lois de la fonction publique et la mise en œuvre d’un plan de rajeunissement, est une urgence.

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