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Les revendications populaires, des luttes sans merci. Quelle finalite?

Déjà plusieurs semaines. Dans les villes de province comme dans la capitale, la situation froide du pays ne fait qu’augmenter ; l’effervescence est à son comble. Ayiti, de temps à autres, connaît des crises. Depuis, les revendications n’ont pas cessé.

Ces luttes incessantes sont loin d’être nouvelles. Le plus souvent, ces soulèvements populaires sont dus à une inégalité totale de la répartition des richesses, à une mauvaise gouvernance, à une quête de bien-être pour ne citer que ceux-là.

La population haïtienne semble perdurer dans d’interminables combats. Rien n’est jamais fait pour subvenir à leurs besoins. Depuis des lustres, semble instaurer un black-out gouvernemental. Face au fait que la situation n’a pas vraiment changé, quelles sont les attentes réelles de ces mouvements ? Ces mouvements de protestation, pour citer le sociologue Pierre Jameson Beaucejour, sont-ils un prétexte pour poser le problème de la refondation du système socio-politique et économique précipité par l’assassinat lâche de Jean-Jacques Dessalines ? D’une lecture historique de quelques faits antérieurs, ces questions auront à faire l’objet de notre analyse.

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𝐋’𝐚𝐯è𝐧𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐝é𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐢𝐞

Le 7 février 1986, le système sociopolitique et économique établi par les Duvalier et les Duvaliéristes est mis à sac. Cette secousse a ouvert la voie à des déferlements, des illusions, des mouvements revendicatifs, des tentatives d’institutionnalisation de la vie politique, des conversions-reconversions et des repositionnements. Un moment de rêve et de grandes remises en cause coïncide avec des demandes légitimes de redéfinition des rapports entre les pouvoirs publics et le peuple, les dominants et les dominés, les possédants et les appauvris, les ayant-droits et les laissés-pour-compte.

Jamais depuis 1946, aucune lutte n’a été à la hauteur de celle menée par la population haïtienne en 86, dans le but de 𝒅𝒆𝒄𝒉𝒐𝒖𝒌𝒆 les sempiternels Duvaliéristes ainsi que leurs 𝑻𝒐𝒏𝒕𝒐𝒏 𝑴𝒂𝒄𝒐𝒖𝒕𝒆𝒔. C’en était assez. Le peuple avait besoin d’une lumière démocratique. Mais où en sommes-nous par rapport à ce bienfaiteur, la Démocratie ?

Actuellement, en 𝘈𝘺𝘪𝘵𝘪, la démocratie, établie à l’époque par des intellectuels de haut niveau, est maintenant défendue par la classe appauvrie, les 𝑴𝒂𝒍𝒆𝒓𝒆. Il est maintes fois répété que la démocratie n’est pas faite pour un peuple souffrant de carence éducative pourtant, lorsque la démocratie est incongrue, ce peuple non éduqué s’avère être le principal défenseur de la démocratie. Loin d’eux, intellectuels et dirigeants, la notion de consolidation ou d’application de la démocratie. La suite des Duvalier, à ce sujet, laisse à questionner.

𝐋𝐚 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐚𝐫𝐢𝐬𝐭𝐢𝐝𝐢𝐞𝐧𝐧𝐞

De la théologie de la libération à son accession au pouvoir, Pè Titid a également connu ses heures de bouleversements. Deux mandats. Achèvement difficile. Le prêtre de Saint-Jean Bosco, d’abord par un coup d’État du général Raoul Cédras, avait pris la route que beaucoup de dirigeants eurent à prendre, celle de l’exil. Puis, toujours ardent sur la scène politique, succédant à un vieil ami en l’occurrence René Garcia Préval, le président Aristide continue d’écrire son histoire. Une histoire qui, encore une fois, lui a coûté chèrement. Parce que, en dépit de la forte présence des 𝑳𝒂𝒗𝒂𝒍𝒂𝒔 au parlement, cela n’empêchera pas Titid de souffrir des fardeaux présidentiels.

Tentant trop fort d’être le modèle type d’un président populaire, Titid, selon Laënnec Hurbon, plongera le pays dans une sorte d’anarchie. [Hurbon, 2001] Ce sera le déferlement des gangs armés. Une nouvelle chape de plomb tombe sur la population exposée aux assassinats politiques et à une forme dévoyée de la révolte populaire, désormais instrumentalisée par le pouvoir.

Pour autant, l’expression politique n’est pas vouée à l’échec. Ainsi, en dépit de la terreur, un mouvement de protestation va naître et se soldera par d’énormes manifestations populaires rassemblant des dizaines de milliers de manifestants et des grèves étudiantes. Cette mobilisation se déroule en dépit de la désagrégation des structures politiques de l’opposition, victimes de la dérive du pouvoir 𝑳𝒂𝒗𝒂𝒍𝒂𝒔, et va au-delà de toutes les structures préexistantes à son apparition. Le peuple qui envahit les rues de Port-au-Prince est, au moins pour une part, la masse des non-comptés ou encore du (Pays en dehors) [Barthélemy, 1989] exigeant une reconfiguration du sensible par la remise en cause de la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable.

Le régime aristidien est ainsi confronté à une vague de mobilisations sociales impliquant diverses sphères de la société civile et politique.

𝐋’è𝐫𝐞 𝐏𝐫é𝐯𝐚𝐥 𝐞𝐭 𝐥𝐞𝐬 é𝐦𝐞𝐮𝐭𝐞𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐟𝐚𝐢𝐦

Arrive le pouvoir de celui qui a su, pendant deux quinquennats, comment conserver son pouvoir. L’homme 𝑻è𝒕 𝒇𝒓è𝒕, comparativement à son premier quinquennat, a connu quelques moments difficiles dus surtout à des émeutes de la faim principalement en 2008. Toujours calme, le président Préval a toujours une approche purement individualiste pour calmer les tensions. << Naje pou sòti >>, l’on retiendra toujours ce dire de celui qui a su défier le professeur Leslie François Manigat aux élections de 2006.

L’on ne peut non plus oublier cette métaphore créole qui, inventée par l’imaginaire populaire et reflétant parfaitement la cruauté du quotidien des citoyens, était sur toutes les lèvres : « grangou klowòks ». Allusion à peine voilée à l’effet dévastateur de ce produit chimique sur l’organisme humain. Le président Préval a quand même bouclé son mandat.

𝐋𝐞 𝐩𝐨𝐮𝐯𝐨𝐢𝐫 𝐝𝐞𝐬 𝐓è𝐭 𝐊𝐚𝐥𝐞

Place au chanteur phare de Sweet Micky. Élections contestées. L’on parle d’ingérence américaine. Les deux candidats restants furent Martelly et la professeure Mirlande Manigat. La professeure vaincue. Michel Joseph Martelly devient 56e président haïtien. L’homme au 5 E (Education, Environnement, Emploi, Etat de droit, Energie) arrive au pouvoir au moment où le tremblement de terre de janvier 2010 laisse toujours un goût amer sur les lèvres de bon nombre d’Haïtiens. Toutefois, les mobilisations ne vont pas tarder.

Le 30 septembre 2012, après des journées d’émeutes au Cap-Haïtien, Port-au-Prince connaît la première manifestation antigouvernementale depuis l’élection de Martelly, à l’occasion de la commémoration du coup d’État du 30 septembre 1991 contre Aristide. La foule scande son hostilité au gouvernement et revendique la prise en charge de ses besoins et l’exigence d’une sortie du dénuement pour la masse des laissés-pour-compte. De là émergent des acteurs connus de tous : Avoka pèp la, des parlementaires encore actifs sur la scène politique, des anciens membres de gouvernement pour n’en citer que ceux-là. Mais, avec l’appui de la communauté internationale et du secteur privé des Affaires, tout ira de bon train pour le chef d’État.

Passation du pouvoir effectivement le 7 février de sa dernière année. Comme aucune élection n’a été faite, il vient alors de se détacher des anciennes pratiques selon lesquelles la Cour de cassation aura à déléguer son numéro 1 pour l’exercice du pouvoir. C’était plutôt au parlement de gérer l’affaire. Au vu et au su de tous, Jocelerme Privert devient président. Ça n’a dérangé personne.

Difficilement, les élections ont été quand même réalisées après un an de pouvoir de l’ancien président du parlement. Le PHTK s’offre le gros lot. Le protégé de l’ancien président Martelly, Jovenel Moïse, bien que ciblé par un regroupement de candidats (G8), s’est quand même érigé à la plus haute magistrature de l’État. 𝑵è𝒈 𝒃𝒂𝒏𝒏𝒂𝒏𝒏 𝒏𝒂𝒏, faisant état d’un fameux géographe en montrant qu’il maîtrisait bien presque tous les recoins du sol haïtien, lors de ses nombreux discours, allait inscrire son nom sur la liste des dirigeants haïtiens. La terre, l’eau, le soleil, cette trilogie suffirait au natif de Nord-Ouest de remplir les ventres et les poches de ses quelque 13 millions de concitoyens. 𝑲𝒂𝒓𝒂𝒗à𝒏 𝒄𝒉𝒂𝒏𝒋𝒎𝒂𝒏 était aussi de la partie. Le président Moïse se montrait vraiment digne d’un homme de province.

Toutefois, l’opposition ne lui laissera aucune chance de sommeiller calmement. Le plus marquant des mouvements revendicatifs sera celui des Petro Challengers. Tout est parti d’une photo publiée sur les réseaux sociaux par le cinéaste d’origine haïtienne Gibert Mirambeau, sur laquelle apparaissait la question : 𝑲𝒐𝒕𝒆 𝒌ò𝒃 𝒑𝒆𝒕𝒓𝒐𝒄𝒂𝒓𝒊𝒃𝒆 𝒂 ? Cette photo est devenue virale. En très peu de temps, le mouvement des Petro Challengers est né. Dès août 2018, des manifestations étaient organisées devant les locaux de la Cour Supérieur des comptes et du Contentieux Administratif.

Ce dossier PetroCaribe est un catalyseur de la contestation en 𝘈𝘺𝘪𝘵𝘪, qui fédère de multiples secteurs de la société (économiques, sociaux religieux, intellectuels etc.). Tous réclament la reddition des comptes, la poursuite judiciaire des corrompus et corrupteurs, le départ du Président, et le recouvrement de la souveraineté pour bâtir un État démocratique et participatif.

Malheureusement, le président Moïse, voulant à coup sûr boucler cinq années, aura seulement à laisser sa peau le 7 juillet 2021.

Ayiti et sa crise actuelle

Aujourd’hui, elle est dans l’urgente nécessité d’une réforme du système, selon plus d’un, car plus de deux siècles après l’érection de l’État d’Ayiti, il n’arrive pas à coïncider son épopée de premier État noir indépendant au monde à une volonté de développement économique, social et politique.

Avec Ariel Henry, présentement au pouvoir en « 𝑫𝒆𝒖𝒔 𝒆𝒙 𝒎𝒂𝒄𝒉𝒊𝒏𝒂 », le pays semble descendre plus bas qu’il en était auparavant. Pour seulement un an, le neurochirurgien a un bilan lourd. Et ceci ne se remarque que dans la prolifération des gangs, la cherté de la vie, l’inflation grandissante – 29%, IHSI (juin 2022) – et la tension populaire qui augmente surtout à la montée des prix du carburant.

On assiste encore au phénomène du Pays lock. Les manifestations deviennent plus violentes et la population opère surtout par le 𝒅𝒆𝒄𝒉𝒐𝒖𝒌𝒂𝒚. N’empêche qu’il y a toujours un petit groupe qui tente de voir ces actes par la morale. Tout en oubliant, dans quelques pays sérieux qu’il ferait bon de vivre, le mal-être, ou simplement l’irrespect des droits fondamentaux sont toujours contestés par tous les citoyens. En Ayiti, le silence ou le regarder-sans-voir semble plus que normal pour ces gens-là.

Il revient à se demander, pour ces mouvements populaires, si vraiment les attentes sont uniquement la démission de dirigeants. L’on parle de système. Est-ce le système bourgeois syro-libanais établi depuis le commencement du XXe siècle ou encore, plus récemment, celui découlant des mouvements de 2004 ?

À 𝐪𝐮𝐢 𝐥𝐚 𝐟𝐚𝐮𝐭𝐞 ?

Maintes questions se posent. Certains parlent même d’une mauvaise répartition des richesses de l’après indépendance 1804. Car, le système n’est pas tout à fait ségrégationniste. N’est-ce pas Jean Jacques Accau qui disait : « Milat pòv se nèg, nèg rich se milat » ? Mais, ce qui est sûr, ce système qui devient, qu’on se le dise, commun de tous a connu cette ampleur verbale récemment sous la décennie PHTKiste.

La supposition paraissant la plus plausible est celle de 2004. Le groupe des 184, dont l’homme fort était André Apaid, ne cherchait pas vraiment à établir ce Contrat Social tant claironné. Il n’y avait pas vraiment une interaction avec la masse populaire. Comme le signale le professeur Jean Anil Louis-Juste, « ce grand rassemblement tient beaucoup plus à un meeting de rencontre participative ; dans la mesure où, au cours de ces rassemblements, il est difficile aux dirigeants du groupe des 184, d’observer les interactions dans la foule, puisque dans les forums, seuls des orateurs font l’exercice de la parole ». [Louis-Juste, 2003]

Le régime duvaliériste faisait état de nombreuses critiques. Après son départ, la situation n’a pas vraiment changé. Il allait même jusqu’à demander, lors de son retour, qu’avait-on fait de son pays. Aristide, Préval, Martelly, Jovenel, tous avaient connu des soulèvements populaires. Mais, et après ? Les revendications sont souvent similaires : un minimum de bien-être, la diminution des inégalités.

Malheureusement, pour citer le professeur Sonet Saint-Louis, c’est une nation où tous les fusibles ont sauté. Néanmoins, le peuple se retrouve toujours dans les rues pour protester. Considérant que notre pays est sous l’emprise de l’impérialisme, peut-on vraiment s’attendre à une baisse d’inégalités pour la plupart spoliatrices ? Est-ce le système dont on parle qui cloue Ayiti au niveau du sous-développement ? Les réponses à ces questions tarderont peut-être à venir. Mais ce qui est sûr, comme le disait Jean Jacques Rousseau, quand le peuple n’aura plus rien à manger, il mangera le riche.

𝐋𝐮𝐜𝐤𝐞𝐧𝐬𝐥𝐲 𝐋𝐔𝐌𝐀, étudiant à l’Université d’État d’Haïti
[email protected]
𝟐𝟏 𝐬𝐞𝐩𝐭𝐞𝐦𝐛𝐫𝐞 𝟐𝟎𝟐𝟐

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𝐑é𝐟é𝐫𝐞𝐧𝐜𝐞𝐬

BARTHÉLEMY, Gérard. (1989). 𝙇𝙚 𝙋𝙖𝙮𝙨 𝙚𝙣 𝙙𝙚𝙝𝙤𝙧𝙨, Port-au-Prince, éd. Henri Deschamps.

BEAUCEJOUR, Pierre Jameson. (2022, 25 mai). Le caractère ludique des manifestations populaires ne menace pas la lutte pour l’émancipation des malheureux haïtiens. Nouveaux Cahiers du socialisme. https://www.cahiersdusocialisme.org/le-caractere-ludique-des-manifestations-populaires-ne-menace-pas-la-lutte-pour-lemancipation-des-malheureuxe1-haitiens2/

HURBON, Laënnec. (2001). 𝙋𝙤𝙪𝙧 𝙪𝙣𝙚 𝙨𝙤𝙘𝙞𝙤𝙡𝙤𝙜𝙞𝙚 𝙙’𝙃𝙖ï𝙩𝙞 𝙖𝙪 𝙭𝙭𝙞 𝙚 𝙨𝙞è𝙘𝙡𝙚. 𝙇𝙖 𝙙é𝙢𝙤𝙘𝙧𝙖𝙩𝙞𝙚 𝙞𝙣𝙩𝙧𝙤𝙪𝙫𝙖𝙗𝙡𝙚, Paris, Karthala.

IHSI. (2002, Juin). Indice des prix à la consommation pour l’ensemble du pays.

LOUIS-JUSTE, Jean Anil. (2003, Décembre). « Pourquoi de nouvelles relations sociales ? Le vivre ensemble comme pratique de citoyenneté pleine », PAPDA.

THERME, Pierre. (2014, 03 septembre). Haïti 2003-2012 : les mouvements de contestation populaire face aux logiques de l’aide. 𝘊𝘢𝘩𝘪𝘦𝘳𝘴 𝘥𝘦𝘴 𝘈𝘮é𝘳𝘪𝘲𝘶𝘦𝘴 𝘭𝘢𝘵𝘪𝘯𝘦𝘴. http://journals.openedition.org/cal/3175

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