Que faire d’Haïti?

Que faire d’un pays où des bandits assoiffés d’argent et de sang brûlent une camionnette remplie d’écoliers et d’écolières ? Les corps de ces petits anges capturés sur le chemin de l’école et en quête du pain précieux de l’instruction ont été réduis à l’état de charbon et de cendres. Nos soi-disant forces nationales de sécurité tardent encore à se confirmer de réelles forces nationales de sécurité.

Que faire d’un pays où l’on tue en pleine rue ou en leur résidence des figures intellectuelles et enseignantes comme Monferrier Dorval et Anil Louis-Juste ? Le jeune et brillant professeur Louis-Juste a été abattu dans la rue en 2010. Dix ans plus tard, en 2020, ces faucheurs de belles têtes haïtiennes ont ôté la vie à l’éminent juriste et professeur Monferrier Dorval en sa demeure. Quand nous ne poussons pas à l‘exil nos cadres intellectuels et techniques, nous les éliminons physiquement tout bonnement. Un ami haïtien banquier aime à dire qu’Haïti pratique la soustraction systématique de ses cades formés, au contraire d’autres pays où l’on ne fait que cultiver l’addition et la multiplication des ressources humaines qualifiées.

Que faire d’un pays où chaque quartier a son maître-bandit en cravate ou en guenilles ? Que faire d’un pays ou l’État abandonne le peuple qu’il a pour mission de protéger et servir à la folie furieuse et sanguinaire de gangs armés ? Ces questionnements sont à la fois d’ordre existentiel et identitaire. Existentiel, en ce sens que la politique a empoisonné la vie en Haïti et fait de nos rues et de nos demeures des tombeaux au quotidien. La mort violente, chevauchée par les criminels omnipotents et omniprésents de la ville, se fond à notre ombre. Elle nous guette et nous suit jusque dans nos chambres. Identitaire, en se sens que la crise actuelle est avant tout d’essence culturelle. Nous ne savons plus qui nous sommes en tant que peuple et communauté. Nos dirigeants sont devenus comme des étrangers pour nous. Cette inquiétante étrangeté dont parlait justement Freud. Le connu se mue en inconnu et le familier se confond avec l’innommable. Choc émotionnel. Notre être déstabilisé et fissuré. Cette crise culturelle dont parlait aussi Hannah Arendt. Qui sont-ils ces monstres qui tuent indiscriminément, kidnappent, violent, pillent et incendient les abris de fortune même des plus démunis d’entre nous ?

Le mal social est profond. Le malaise collectif aussi. Selon quelle modalité organiser notre survie personnelle et collective quand la violence d’Etat et la criminalité ordinaire opèrent en sœurs jumelles et se font si diffuses, si constantes, si présentes et si insidieuses ? La panne intellectuelle face à cette déferlante criminelle et cette désocialisation en accéléré est évidente. Nous n’avons pas toutes les réponses à tous nos questionnements. Notre histoire, dans ses phases les plus obscures, ne nous fournit pas suffisamment de clés et de repères pour déchiffrer les crimes du jour dans leur brutalité et leur inhumanité. Comment un peuple, si paisible, a-t-il pu engendrer en son propre sein des éléments qui harassent, rançonnent et massacrent sans répit leurs propres semblables des milieux défavorisés ? Comment en sommes-nous arrivés là, à ce degré ultime de dislocation communautaire, de banditisme d’État, de corruption des moeurs et d’effondrement institutionnel ?

Tout est à redéfinir, repenser et refonder dans un effort collectif de renaissance, de remembrement communautaire, de revalorisation et de reconstitution de l’être culturel haïtien. Un effort collectif de transformation qualitative des conditions matérielles d’existence de l’être haïtien. Il y a un degré de dénuement en-deçà duquel toute humanité se dissipe. Tout redéfinir, tout refonder dans la double dialectique déconstruction/reconstruction, depuis notre idée d’Haïti jusqu’à notre compréhension de ce que c’est l’Haïtien.

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