Haïti en pleine récession économique !

(TripFoumi Enfo) – Dans une entrevue à l’émission Rendez-vous économique de notre confrère Kesner Pharel sur radio Métropole le 5 septembre 2021, le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) Jean- Baden Dubois a confirmé que la récession de l’économie haïtienne se poursuivra en 2022. Haïti onnaitra une troisième année de croissance économique négative d’une ampleur significative, selon les prévisions de la BRH. Le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) devrait osciller entre -2.2 et -2.3, selon les estimations rendues publiques par le gouverneur Dubois. En 2018-2019, le taux de croissance de l’économie haïtienne s’élevait à -1.7 % contre 3.3 % l’année suivante.

En France, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) considère qu’un pays entre en récession quand son produit intérieur brut (PIB) décroit pendant au moins deux trimestres consécutifs. Mais l’INSEE publie le PIB chaque trimestre. Aux États-Unis d’Amérique, la récession est définie comme « une baisse significative répandue dans l’ensemble de l’économie qui dure plus que quelques mois et qui affecte à la fois le PIB, les revenus, la production industrielle, l’emploi et le commerce de gros et de détail ». Ces statistiques américaines sont publiées mensuellement ou trimestriellement, contrairement à Haïti qui publie certaines d’entre elles chaque année.

On parle indistinctement de régression, de récession ou de contraction économique. Quand la récession persiste sur une période relativement longue, on parle alors de dépression économique qui désigne une chute importante et durable du PIB. Trois années consécutives de croissance économique négative constituent un évènement assez rare en Haïti. Il faut remonter à la période du coup d’État militaire du 30 septembre 1991 pour observer une autre séquence de trois années consécutives de croissance économique négative. Même le séisme dévastateur du 12 janvier 2010 n’avait pas fait autant. On avait enregistré un taux de croissance économique de -5.5 % pour l’année fiscale 2009-2010, mais ce taux avait bondi à 5.5 % l’année suivante.


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Comment expliquer un tel désastre économique ?

Tout a empiré avec les épisodes de « peyi lòk » des 6-7 juillet 2018 qui a non seulement marqué l’arrêt complet des activités économiques, mais aussi l’aggravation d’une ère de gouvernance politique déjà chaotique. La crise politique se trouve alors exacerbée par un climat d’insécurité sans précédent marqué par la multiplication des gangs armés qui morcellent la capitale en zones de non-droit : Grand-Ravine, Martissant, Village-de-Dieu, Croix-des-Bouquets, etc. Pour ne rien arranger, la pandémie de coronavirus va plomber davantage l’économie nationale en 2020, le secteur touristique en particulier.

Dans son document intitulé « Les comptes nationaux en 2020 » publié en avril 2021, l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) indiquait déjà que les perspectives économiques 2021 « s’assombrissaient de plus en plus à cause de la grave crise sociopolitique qui perdure avec tous ses corollaires, constituant ainsi des goulots d’étranglement au développement des activités économiques. »

Depuis la publication du document de l’IHSI, la crise sociopolitique n’a fait que se détériorer. Depuis, cette crise sociopolitique a pris l’économie nationale en otage. Pour espérer une reprise de l’activité économique, précise l’IHSI, il faudrait que l’on « arrive à juguler la crise et à sauver le deuxième semestre de l’année fiscale 2020-2021, notamment en recréant le climat propice aux affaires ». Pour comble de malheur, le contexte économique devient davantage complexe et chaotique. L’environnement d’insécurité macabre a facilité l’assassinat du président Jovenel Moïse. Cnq semaines plus tard, survint le séisme meurtrier du 14 août 2021. Ce séisme, associé à l’insécurité criante, a sonné le glas d’une économie en panne de croissance depuis plus de deux ans.

Les finances publiques demeurent alarmantes en raison des difficultés de l’État de mobiliser des ressources dans un environnement délétère du climat des affaires. Parallèlement, l’État est censé répondre à des besoins urgents de la population. Une bonne partie de ces besoins est satisfaite par l’importation. Au cours de la période allant d’octobre 2020 à juin 2021, les importations s’élevaient à 3.4 milliards de dollars pour des exportations d’à peine 700 millions de dollars américains. Il en résulte une détérioration de la balance commerciale (exportations – importations) au cours de cette période qui accuse un solde négatif de 2.7 milliards de dollars américains.

Les besoins de financement de l’État sont satisfaits dans une forte proportion par le recours au financement monétaire de la banque centrale à hauteur de 40,2 milliards de gourdes au 30 juin 2021. La BRH indique que « le niveau élevé du financement monétaire, la progression de la demande d’importations et les anticipations négatives des agents économiques associés à la dégradation du climat sécuritaire ont été les principaux facteurs alimentant les pressions sur le change ».

Le taux de change de référence de la BRH est passé de 80.32 gourdes pour un dollar américain en mars à 94.39 gourdes en juin 2021, marquant une dépréciation de 17.5 % de la gourde au cours du troisième trimestre de l’année fiscale 2020-2021. Mais sur le marché non bancaire, le taux de change franchit déjà la barre des 100 gourdes. Les transferts privés sans contrepartie, qui constituent la plus importante source de devises du pays, ont atteint un montant de 2.7 milliards de dollars pour les neuf premiers mois de l’exercice 2020-2021, soit une progression de plus de 28.5 % en glissement annuel. Ces transferts ont pu compenser l’énorme déficit de la balance commerciale. Ils constituent une véritable bouffée d’oxygène pour une économie en agonie.

L’insécurité et la crise sociopolitique plombent tout effort de reprise économique

Le pays nage en pleine récession en dépit d’un agenda monétaire pour la croissance présenté à la fin de l’année 2017 par la banque centrale. Cet agenda comprend un programme d’incitation au secteur de l’immobilier, un autre au secteur touristique et hôtelier, un programme de développement des zones franches, un programme en faveur des entreprises tournées vers l’exportation ainsi qu’un programme d’appui au secteur agricole.

Le programme en faveur des secteurs touristique et hôtelier vise, entre autres, à promouvoir et à encourager les investissements privés dans ledit secteur, restructurer les prêts déjà octroyés au secteur hôtelier en redéfinissant les modalités de tout prêt octroyé à une institution hôtelière viable. Généralement, les zones franches sont considérées comme un instrument d’attraction des investissements directs étrangers. Des avantages fiscaux sont offerts aux entreprises qui s’y implantent, tels que des exonérations temporaires ou des allègements d’impôts et de taxes pour favoriser la revitalisation économique de zones considérées comme prioritaires.

En ce qui a trait au programme en faveur des entreprises tournées vers l’exportation, la BRH a signé deux protocoles d’accord avec deux sociétés financières de développement (FDI et SOFIHDES) afin de favoriser l’accès au crédit des entreprises de production de biens et de services orientées vers l’exportation et ainsi faciliter le renforcement de leurs capacités productives. La BRH s’est engagée à mettre en place une fenêtre de refinancement au profit des entreprises d’exportation de produits primaires, de celles transformant les matières premières locales dédiées à l’exportation et des entreprises de production artisanale, de pêche, de recyclage et toutes autres entreprises tournées vers l’exportation.

Le programme d’appui au secteur agricole vise à faciliter l’accès au crédit en faveur des entreprises agricoles et d’élevage. Ainsi, la circulaire 108 de la BRH autorise les banques à ne pas constituer de réserves obligatoires pour les ressources en gourdes utilisées pour financer la production agricole.

De plus, la circulaire 113 vise à contribuer à la relance de l’agriculture et au développement de l’agrobusiness en facilitant l’accès au crédit à toute personne physique ou morale entreprenant des activités agricoles, agro-industrielles ou agroalimentaires, à toute coopérative agricole et à tout concessionnaire ou utilisateur de zones franches agricoles. Ces mesures visent à rendre moins cher le coût des ressources utilisées et devraient par conséquent permettre aux banques d’allouer du crédit à un taux plus faible au secteur agricole.

Il s’agit d’excellentes idées qui pourraient effectivement faciliter les investissements et encourager la croissance économique. Mais dans un environnement où les gangs armés règnent en maitres et seigneurs, kidnappent, rançonnent et tuent entrepreneurs et employés, aucune politique économique ne saurait être efficace. C’est donc sans surprise que les mesures de la BRH n’ont pas suffi à éviter au pays une récession qui tend à se transformer en une dépression économique.

Thomas Lalime

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